Les L.E.J. me donnent envie de fumer du crack

Tout allait bien quand soudain, elles ont débarqué avec leurs dreads, leur violoncelle et leurs sarouels.

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mars 23 2016, 10:45am

Elles ont débarqué l’été dernier sur les fils d’actualité de nos réseaux sociaux comme l’avaient fait avant elles déjà cette perruche musicienne ou cet iguane qui fait caca dans une baignoire : les trois filles de L.E.J et leur vidéo virale Summer 2015.

Comme toutes les vidéos virales, elle m’a été envoyée par l’une de mes anciennes camarades de classe avec lesquelles je ne reste en contact que pour contempler ses photos de vacances en famille quand j’ai un coup dans le nez. Et comme souvent, j’ai zappé après une trentaine de secondes : sarouels, dreads, violoncelle, le mot « medley » — avant même le début de la chanson, tous mes canaux sensoriels étaient en alerte Vigipirate rouge. Non, vraiment, tout ça me rappelait trop mon année en fac de musicologie, un département sans le sou qui partageait ses locaux vétustes avec les babloches des Arts du Spectacle.

Mais cette fois-ci, les choses se sont déroulées de façon inhabituelle. Prenez l’exemple de l’iguane scatophile : une fois décrochées ses quelques millions de vues, la vidéo sera resucée par divers comptes Youtube dont le nom contient le mot « buzz », transformée en gifs et en Vines, relayée par tous vos collègues en open space puis oldée par la police du lol (pardon aux plus de 35 ans qui nous lisent) et enfin découverte par Konbini. Là, au crépuscule de son cycle de vie, l’animal retombera tranquillement dans le marécage des internets, déjà remplacé par une loutre qui accouche, un coït de rhinocéros ou Kev Adams au chevet d’un enfant cancéreux.




Mais les L.E.J ne sont pas retombées, non, au contraire, elles continuent d’exister, elles sillonnent les plateaux télé, elles remplissent l’Olympia, elles disent leur avis sur le harcèlement de rue, ça n’en finit plus. Pourquoi ? Pourquoi l’iguane qui fait caca n’a-t-il jamais été signé chez Live Nation ? Pourquoi n’est-ce pas lui qui a fait la première partie de Pharrell Williams, ou encore lui qui a été reçu sur le plateau de On n’est pas couchés pour s’entendre dire par Yann Moix : « J’ai beaucoup aimé, j’ai trouvé ça magnifique, tout simplement » ?

Pourquoi ce qui n’aurait pas mérité d’être plus qu’un buzz se retrouve-t-il encensé par tout le monde, de ma grand-mère, qui les trouve « très mignonnes », au Journal de France 2, qui les brosse dans le sens du poil d’un air attendri ? Je ne sais pas, je n’ai pas envie de savoir, mais j’ai voulu me confronter à cette douloureuse question.

L’émergence de Summer 2015, début août, concorde étrangement avec la fin, quelques jours plus tôt, du Tour de France. Il faut d’urgence un autre sujet fédérateur pour meubler les discussions de la pause déjeuner entre collègues, quelque chose qui ne pèse pas sur l’estomac, quelque chose de sympatoche pour la cantoche, en somme. Car parler de la crise grecque vous colle à tous des ballonnements qui nuisent à votre productivité. Les L.E.J tombent à point nommé à l’heure du repas : rien à signaler en terme de message, porteuses de bonne humeur, elles ne revendiquent rien, « hallucinent » en permanence d’être là où elles sont et « profitent », parce que c’est « beaucoup de bonheur ». Elles mettent tout le monde d’accord avec des assertions du style : « On n’est pas du tout des ambassadrices du 9-3, par contre oui, on est fières de là où on vient », moyen imparable de s’attirer la sympathie des habitants du 9-3 et un semblant de crédibilité populo tout en gardant toutes les portes ouvertes.



Et pour leur unique composition personnelle, « La Dalle », c’est le thème du harcèlement de rue qu’elles ont choisi d’aborder, soit le combat politique le plus incontestablement fédérateur qui soit. Qui oserait contredire les trois copines quand elles affirment qu’elles en ont marre d’être regardée comme des morceaux de viande dans la rue ? À l’instar de Kev Adams et son combat contre le cancer, les L.E.J désamorcent toute possibilité de contestation et rassurent les parents, soulagés de pouvoir enfin valider les choix esthétiques de leurs enfants, qui font tout de même mieux d’avoir pour idoles ces petites miss sympa et engagées pour de nobles causes plutôt que des rappeurs mal élevés ou des filles de mauvaise vie comme Nicki Minaj. Les L.E.J, elles, ne disent jamais « bite », ni même « anaconda » ; quand, dans « La Dalle », il est question de chibre, elles s’auto-censurent poliment en laissant un blanc dans le texte. Pas un seul petit bout de gland qui dépasse, pas un mot plus haut que l’autre, pas de doute, nous sommes bien au degré zéro de la transgression.

Et leurs fans sont à leur image : quand, dans un reportage, on aperçoit Lucie et Elisa fumer une cigarette, c’est aussitôt une déferlante de commentaires maternalistes qui s’abat sur elles : « Pourquoi elles fument?? Elles me déçoivent... :( Svp, arretez de fumer, ne gâchez pas vos jolies voix x’(( » (Lalouche Patouche)

« Arrêtez de fumer, voix sont vraiment parfaite, faudrait pas les abimer ! » (Louloune Nutella)

« Lisanet Juliette fume vous me desever vous gâché votre voix réfléchissez c'est pour voux pas pour moi » (Rachid Zinbi).

Les fans de L.E.J sont ces mêmes personnes qui alimentent le business du jus d’orties, qui commandent une salade d’endives dans un steakhouse, qui pratiquent le chant de mantra pré-natal, considèrent le mot « détox » comme un argument de vente valable et cousent eux-mêmes leur housse d’ordinateur dans du tissu de boubou équitable. Demandez-leur ce qu’ils aiment chez les L.E.J (et je l’ai fait, car j’en connais personnellement), ils vous répondront que c’est leur bonne humeur, que leur musique met la patate (« J’adore les écouter le samedi, quand je fais le ménage »), que ça fait plaisir de voir des jeunes filles qui propagent du sourire et ont tellement de pep’s alors qu’on vit une époque si dure, et puis surtout, elles sont vraiment douées, ça, tu ne peux quand même pas le nier, Marie, elles ont fait le Conservatoire et la Maitrise de Radio France, enfin ! — ah, l’argument irréfutable !

Qu’on ne les aime pas, soit, le verdict est mis sur le compte des gustibus et des coloribus — mais elles ont fait le Conservatoire, elles sont validées par l’institution, qui constituerait un indéniable gage de qualité. Personnellement, j’ai cessé de croire à cette légende le jour où une violoniste de l’un des conservatoires les plus prestigieux au monde, l’Université des Arts de Berlin, m’a dit très sérieusement que son morceau pour piano préféré était River Flows In You (mais si, souvenez-vous, dans Twilight). Certes, l’institution garantit un certain niveau de compétences techniques, mais en aucun cas elle ne certifie d’une quelconque maturité artistique.

Elisa le dit elle-même : « On a la technique musicale », et c’est vrai, toutes trois maîtrisent leur instrument (la voix, le violoncelle), elles chantent juste et bien, elles savent faire des arrangements efficaces, en somme, elles sont de bonnes interprètes. Mais au service de quoi ? La liste de leurs reprises — car à l’exception de « La Dalle », elles n’ont pour l’instant à leur répertoire que des reprises — est pour la plus grande partie consternante : Maître Gims, Kendji Girac, Major Lazer, Bigflo et Oli, Bruno Mars, Magic System… Et quand on leur demande comment elles ont sélectionné les chansons qui composent leurs medleys, la réponse est désarmante : elles ont simplement voulu « reprendre des chansons commerciales (sic!) », et ces dernières « ne [leur] plaisaient pas forcément ».



Ce n’est pas la reprise en soi qui est condamnable, au contraire, cette dernière constitue même le « conservatoire des autodidactes » pour toutes les musiques de transmission orale, comme le soulignait Rodolphe Burger dans l’une de ses conférences ; la reprise est un terrain d’apprentissage, d’appropriation d’outils musicaux. En outre, pour un artiste, elle représente un statement, une affirmation des influences musicales, un hommage aux maîtres voire une distanciation vis-à-vis d’un anti-modèle (que l’on pense par exemple aux punks de Die Toten Hosen qui reprenaient les chansons de variétoche les plus sirupeuses pour provoquer la génération de leurs parents), et donc une manière de se positionner sur l’échiquier musical. Mais quel est le putain de statement à reprendre « Lalala », « Cheerleader » ou « Conmigo » ? Exact : il n’y en a pas.

Sans aucun discernement, les L.E.J font se juxtaposer Stromae et Kendji Girac, tout se retrouve nivelé dans un joli contrepoint vocal, à la manière des bouses insipides dont nous gratifie à intervalles réguliers The Avener avec ses « reworks deep house de sons vintage » (sic) qui couvrent indifféremment du même kick doucereux John Lee Hooker et n*grandjean pour en faire du gros son vendable sur iTunes. Conséquence de cette insupportable suprématie de la forme sur le fond : toutes les chansons deviennent interchangeables et constituent au mieux une passable musique d’ameublement qui habillera à merveille vos apéritifs dînatoires et vous donnera la pêche quand, le samedi matin, vous passerez la serpillère dans vos chiottes.

Alors qu’est-ce que je pourrais souhaiter à L.E.J ? De se taire, bien sûr, mais je ne suis pas salope. Non, Lucie, Elisa et Juliette, je vous souhaite de tout coeur que vous vous fassiez mal, que vous vous heurtiez à des obstacles, que vous connaissiez des déconvenues, oui, des échecs cuisants, que vous souffriez, que vous viviez des crises et des remises en question profondes, bref, que vous vous cogniez à la vie et que vous fassiez de la musique par nécessité impérieuse, et non plus pour recycler à l’infini les tubes que vous chantonnez machinalement en réajustant vos coiffures devant le miroir. Et alors, peut-être votre musique émergera-t-elle de sa molle platitude pour acquérir un peu de ce relief qui lui manque si cruellement. Mais ce n’est pas sûr.


Marie Klock est sur Twitter.