Face à Femminielli, vous n'êtes que des insectes

Agressé par des femmes-vampires et interdit de concert par Godspeed, le canadien survolté ne flanche pas pour autant, comme le prouve son excellent nouvel album « Plaisirs Américains ».

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avr. 14 2016, 10:50am

Photo - Nela Paki

Par la force des choses, Femminielli fait son chemin. Personnage ultra-charismatique à la prestance intemporelle, il navigue tranquillement entre la scène expérimentale de Montreal (qui bénéficie d'un passeur de choix à Paris en la personne du label Mind Records) et ses envies d'ouvrerture auprès du public bobo qui découvre Moroder sur Spotify. Plaisirs Américains, son nouvel album, pourrait être la BO d'un Emmanuelle réalisée par Brian de Palma avec un cameo de Gérard Rinaldi en petite tenue. Si on dit souvent des mauvais disques qu'il faut les « vivre en live » (traduction : c'est atrocement chiant), le dernier né du canadien donne clairement envie d'enfiler la veste à franges et de danser comme si demain n'était pas l'horrible gueule de bois à laquelle ressemble 2016. Interview et écoute intégrale ci-dessous.



Noisey : Tu peux nous parler de ton dernier projet, Plaisirs Américains ?
Bernardino Femminielli : C'est un peu un album mirage, rempli de fantasmes. Il évoque une Amérique assez personnelle pleine de décadence et de dérision. Le projet est né quand j'étais en tournée en Russie avec Dirty Beaches. Ca peut paraître bête mais les russes ont un côté très redneck et le titre a flashé comme ça dans ma tête à ce moment là. Je voulais aussi qu'il y ait une connection entre « Double Invitation » et cet album. Je voulais faire quelque chose de moins électronique et plus variétés, rock, un peu 70's. Tout s'est conclu quand je suis parti bosser avec Dov Charney à Los Angeles, là j'ai fini tous les textes et les morceaux.

Tu peux nous raconter ce voyage à Los Angeles ?
Oui en fait je travaille dans un restaurant à Montréal qui s'appelle Bethleem XXX dans le Nord de la ville. C'est une sorte d'anti-restaurant qui est aussi un lieu artistique. La dernière fois où je suis rentré d'Europe, mon patron m'a proposé de partir avec lui faire un film expérimental sur Dov Charney [le boss d'American Apparel] dans sa maison. Quand on est arrivé là bas, il se battait en justice pour racheter American Apparel. On a essayé de le filmer d'une manière très pure mais aussi de montrer le côté psychotique de sa relation avec les gens. On a filmé les gens qui vivaient dans la maison, les avocats, les journalistes d'ABC qui venaient l'interviewver. C'est un séducteur, très manipulateur.

Il a passé pas mal de temps en slip j'imagine ?
[Rires] Il était tout nu, en effet. Il prenait des douches avec son chien tout nu, il était très à l'aise avec nous je t'assure [Rires].

Tu as parlé de musique avec lui ?
Il n'écoute pas de musique. Il y a même pas de stereo chez lui. Il vit dans la maison qui appartenait à Charlie Chaplin. Il y a toujours quelqu'un dans la maison mais l'ambiance est super glauque, on dirait que c'est un lieu hanté.

Il y a une part d'ironie dans ton projet ou tu l'envisages au premier degré ?
Je raconte une histoire. Tu peux sentir un peu le second degré à certains endroits. En concert, les deux vont de pair. Il y a de l'exagération dans le personnage que j'incarne mais tout ce que je rapporte dans mes morceaux à été vu ou vécu.



On te présente souvent comme un performer.
Oui, c'est mon terrain de jeu la scène. J'y trouve des nouveaux concepts en général. Avec cet album je pensais pas mal au cabaret Dada. Je cherche aussi à connecter avec le public au maximum.

Là tu as le cul entre deux chaises : musique expérimentale et rock plus mainstream, non ?
J'aime bien séduire les gens. Cet album est plus élégant je pense. Je veux qu'il y ait une logique entre mes projets. J'aime bien les concepts, mes albums sont très conceptuels. Mais ce qui m'influence beaucoup c'est l'accueil des albums, la façon dont les gens les reçoivent. Là c'est dur de savoir. Si ça marche bien peut-être que ça m'encouragera à aller vers quelque chose de plus pop.

Tu irais jusqu'à faire un featuring pour Daft Punk ?
Il y a des jours je me dis oui pourquoi pas et d'autres non. J'ai pas aimé leur dernier disque. Je pensais que ça me plairait, mais non...

Ton album m'a fait penser à une époque où la sexualité était évoquée dans la musique alors qu'elle était tabou et peu présente dans la société, comme chez Bowie ou Kiss par exemple. Aujourd'hui, la situation n'est plus la même. C'est une composante importante de ta musique ?
La sexualité dans la musique est intemporelle. Ça m'a marqué dès le plus jeune âge, c'est très viscéral chez moi. Ces textes sont des fantasmes mais inspirés de choses que j'ai vu mais aussi des choses que j'ai voulu vivre et des situations que j'ai provoqué, des incidents.

Tu es attiré par la transgression et les situations extrêmes ?
Oh oui, clairement. Si j'avais plus d'argent je ferai un truc plus extrême. Je vois la musique que je fais comme un film mais j'ai pas assez d'argent pour en réaliser un. Sortir un disque c'est la façon la plus cheap que j'ai trouvé pour exprimer ma vision.

Quels films t'ont marqué par exemple ?
Beaucoup de films de Fassbinder, Le Droit Du Plus Fort. Des films italiens aussi, de Ferreri par exemple. Les films de Paul Verhoeven aussi. Ce que j'aime chez lui c'est que je m'identifie à ses personnages. Ce sont des anti-héros qui se cassent la gueule. Ces héros sont toujours un peu machos et un peu cons. Ils n'ont pas de complexité. C'est ce que je recherche moi.

Une image qui résume un peu ce dont on parle c'est celle de Gainsbourg. C'est quelqu'un qui t'a marqué ?
Bien sûr. Ce que j'aime chez lui c'est qu'il s'est cassé la gueule du début à la fin. On l'invitait à la TV pour se souler et dire des conneries. C'est pas beau mais en même temps j'admire cette tragédie. C'est une grosse crise d'ego. Mais je ne pense pas que j'irai jusque là. Je suis très auto destructeur, je pète souvent les plombs et ça m'arrive souvent de mettre tout le monde à dos. Mais c'est pas quelque chose que je recherche, c'est quelque chose que je suis déjà.



Ta musique a déjà provoqué des réactions extrêmes en live ?
J'ai souvent eu des problèmes, oui. À Montreal, pendant un show de Femminielli Noir, j'ai jeté un pied de micro dans la foule et je me sui fait bannir de toutes les salles de la ville. Toute la scène autour de Godspeed qui possède plein de salles ont décidé que je devais être interdit partout. J'ai même reçu des menaces. Les gens de DFA voulaient qu'on ouvre pour Factory Floor. Et eux ont passé des coups de fil anonymes pour dire qu'on faisait mal aux gens. Mais les gars de DFA ont dit « fuck it on aime ce qu'ils font, on les veut ». Ce sont juste des débiles, ces gars là.

Vous avez fait le concert quand même ?
Oui c'était super, il y avait Essaie Pas aussi. Mais c'est drôle car il y a quand même quelqu'un qui a saigné pendant le concert. Quelqu'un a tiré mon micro qui a volé et ça a pété son piercing et le gars pissait le sang [Rires]. Les gens s'amusent à mes shows. Mais lors de mon dernier show à Varsovie ça été un peu trop intense par contre. Le public était constitué que de filles vampires qui essayaient de m'embrasser en me frappant et en me touchant la bite. Pendant ce temps là, ma copine filmait le concert, elle pétait les plombs mais elle a continué car elle se rendait compte que ça devenait une performance à part entière. Un anarchiste a volé mes drapeaux américains sans réfléchir à la signification de mon truc. Ils ont pété tout mon matos. J'ai détesté ce concert là. Mais on a tout filmé, j'ai pas regardé encore mais je vais le mettre sur YouTube.

Et si les gens ne réagissent pas, ça t'embête ?
J'ai appris à m'en foutre. C'est pour ça que je crée une scène, avec des objets. Ça me donne une inspiration et une sorte de force poétique. C'est dur d'être frontman et de régarder le public dans les yeux tout le temps. Je pense que là j'ai trouvé une bonne direction.


Plaisirs Américains sort demain 15 avril sur MIND Records et Bethlehem XXX.