Orelsan et le rap français sont dans un bateau

Accusé d'injure et provocation à la violence envers les femmes, le rappeur a été relaxé. Une décision qui a provoqué des réactions symptomatiques du traitement réservé aux rappeurs par les médias.

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23 février 2016, 11:25am



Il y a quelques jours, le rappeur Orelsan a été définitivement relaxé en appel pour injure et provocation à la violence envers les femmes dans les textes de plusieurs de ses morceaux. Une décision de justice qui a engendré des réactions symptomatiques du traitement assez spécial réservé aux rappeurs par les médias.

L'affaire traînait depuis quelques années déjà, c'était en réalité le troisième procès opposant des associations (les Chiennes de garde, le Collectif féministe contre le viol, la Fédération nationale solidarité femmes, Femmes solidaires et le Mouvement français pour le planning familial) à Orelsan, concernant les textes d'une série de morceaux joués à un concert de 2009. Cette fois le tribunal a clairement tranché en faveur du rappeur, considérant les paroles incriminées comme une expression artistique et refusant d'adopter une attitude de censeur.

Sans surprise, ce qui a démarré sur un quiproquo s'est achevé de la même façon.


LA RELAXE

En apparence elle semble tout ce qu'il y a de plus sensé, mais plusieurs points des conclusions de la Cour s'avèrent en réalité assez gratinés. Globalement, les magistrats estiment que leur rôle n'est pas de contrôler la création artistique. Mais ne se privent pas de rappeler qu'ils ne comprennent strictement rien à la création artistique en question, précisant que le rap est « par nature un mode d’expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée ». Bienvenue dans les années 80, où Jean-Louis aurait sûrement décrit à Jacqueline en des termes pas si éloignés cette musique venue d'ailleurs. Quant à leur appréciation du rap d'Orelsan en particulier, on reste sur un quiproquo complet puisque personne ne semble avoir saisi l'humour crado à punchlines que privilégiait le bonhomme à l'époque. Ici c'est d'abord « le reflet du malaise d’une génération sans repère, notamment dans les relations hommes-femmes ».

Précisons que ce n'est pas un jugement de valeur, mais « ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner », c'est surtout l'expression d'un mec décomplexé qui rigole à sa façon, pas d'une jeunesse en manque d'affection.

Bref, tout cela nous donne donc une très bonne conclusion, rendue par des cinglés, pour de mauvaises raisons.


CEUX QUI PENSENT QU'ORELSAN EST AVANTAGÉ PAR RAPPORT À D'AUTRES

Certains opposent le laxisme supposé du tribunal à la fermeté à laquelle d'autres rappeurs ont été confrontés lorsqu'ils sont passés à la barre. Sauf que des cas historiques comme les procès de NTM, Ministère A.M.E.R ou encore La Rumeur reposaient sur une confrontation directe avec l'État : souvent des représentants du Ministère de l'Intérieur qui s'estimaient insultés par certains morceaux, articles ou déclarations. Des propos qui relèvent de l'outrage en bonne et due forme. Pas de la blague bas de plafond.


CEUX QUI SONT SCANDALISÉS PAR LA RELAXE

Ce sont souvent les mêmes champions qui étaient déjà choqués par les textes à l'époque, ou leurs successeurs, c'est-à-dire les gens qui ont découvert les textes via les articles sur le procès et qui ont frôlé l'AVC en apprenant la relaxe. On soulignera leur manque de pragmatisme évident : pas difficile d'imaginer qu'en 2016, Orelsan est en position de force. Son personnage de loser attachant, il l'a développé sur un autre album, une série et un film. Et une BO. Et un album avec son pote Gringe. Niveau image, on est à des années-lumière du portrait décrit par ses accusateurs. Mais entre journalistes, politiques et sociologues, on assiste malgré tout à un défilé de première catégorie. Après, c'est certes une victoire pour Orelsan (et on est plutôt contents pour lui vu les débiles qu'il se coltinait en face), mais ce n'est en aucun cas une reconnaissance pour le rap : la décision de justice a quand même écrit noir sur blanc que c'était plus ou moins une musique faite par de profonds paumés pour de profonds débiles. Enfin, chacun sa vision du traitement de faveur j'imagine.


CEUX QUI ASSOCIENT ORELSAN AU RAP DUR

Évidemment, si on isole des passages de ses textes et qu'on les lit à un auditoire non averti, c'est choquant. Ce qui est étrange c'est qu'Orelsan est loin, très loin d'être la pire brute que le rap français ait connue. Pourtant, c'est sur lui que c'est tombé, ce qui est pour le moins curieux - mais on y reviendra plus tard. Cette confusion a toutefois donné lieu à de fantastiques sorties chez des journalistes qui auraient tout aussi bien pu brandir une pancarte « ça fait plus de 25 ans qu'on ne comprend rien au rap et c'est pas prêt de s'arrêter ». Ainsi avons nous eu droit à une série d'articles du Figaro présentés sous le titre « Sexisme, drogue et violence : le gangsta-rap fait des émules chez les ados », illustré par une photo d'Orelsan.

Il serait assez fastidieux d'expliquer point par point pourquoi c'est involontairement hilarant alors imaginez simplement un article sur la violence des mangas illustré par une photo de Kad Merad. Mais happy end : après moult commentaires désobligeants des internautes, le journal a remplacé le visuel par une photo de Niska, un noir en bob et lunettes avec même une chaîne autour du cou. Bien joué les gars, il s'en est fallu de peu pour que ça dérape. On pourrait rappeler que Niska a participé à « Sapés Comme Jamais », titre club qui a valu au très friendly Maître Gims une Victoire de la musique, mais ce serait un peu mesquin de retourner le couteau dans la plaie à ce stade.

WHITE PRIVILEGE À LA FRANÇAISE

« Je pense que j’ai fait des morceaux bien plus hardcore que ça. Simplement, ça choque davantage quand c’est un blanc qui va tenir ses propos. C’est normal ! D’habitude, il s’agit de ces renois et rebeus dont on sait qu’ils disent plein de conneries, qu’ils s’insultent tout le temps… C’est comme ça que je le vois et je ne trouve pas ça étonnant que ça les choque davantage quand il s’agit d’Orelsan que de Salif. À un moment donné, c’est normal que, de par ma couleur de peau, je me reconnaisse plus dans un renoi. De la même manière, c’est normal qu’un babtou puisse se reconnaître davantage dans les lyrics d’Orelsan que dans ceux d’un renoi qui ne va pas forcément raconter les mêmes choses. Donc, quand les médias voient quelqu’un qui pourrait être leur fils tenir ces propos, c’est normal qu’ils se mobilisent davantage. »

Voici ce que répondait le rappeur Salif en 2009 lorsqu'il évoquait la controverse autour des textes d'Orelsan. Effectivement, dur de voir dans l'émoi de certains détracteurs autre chose qu'un phénomène d'identification dans tout ce qu'il a de plus pervers, sans parler du côté toujours très folklorique de tous ces indignés pas vraiment lucides sur eux-même (« des gauchos qui ne savaient pas qu'ils étaient des enculés » pour reprendre la formule de Casey). Comme on l'a dit plus haut, des rappeurs aux paroles bien plus crues et dures que le petit Normand ont existé, existent et existeront encore. Mais ça passe. Ce n'est même pas une question d'exposition : le clip de « Sale Pute » qui a amorcé la polémique est antérieur au succès grand public du Caennais. Dispo seulement sur le net, le morceau n'a jamais été commercialisé... Bref, il fallait le chercher.

On peut faire un parallèle avec les débats qui se sont mis à traverser l'Atlantique à l'époque de l'explosion d'Eminem. Soudain, des médias généralistes bien de chez nous ont fait mine de découvrir que les textes d'un rappeur américain étaient susceptibles de ne pas refléter des valeurs idéales pour la jeunesse. Sauf que personne ici n'avait jamais fait de débat similaire pour le gros du peloton des gangsta-rappeurs made in USA, sans doute jugés moins proches de nos chères têtes blondes, surtout au niveau des cheveux.

Concernant les rappeurs hexagonaux, médias et associations ont tendance à négliger tous ceux qui renvoient une image purement ghetto/rue/gangsta/hardcore (rayez les mentions inutiles), tout simplement parce qu'ils sont jugés réellement perdus d'avance pour le coup. Ces braves gens ne vont pas tenter de civiliser des Noirs qui se baladent torses nus et des Arabes qui fument du shit, il y a des limites à l'indécence. Ainsi, personne n'a légalement cherché des noises à Kaaris, Gradur ou d'autres pour une rime misogyne ou homophobe, et même quand Booba s'est attiré les foudres des pro-Charlie, aucun débat n'a eu lieu, les chantres de la liberté d'expression souhaitaient juste rappeler à tout le monde qu'il s'agissait d'un rappeur tatoué, méchant, et probablement analphabète selon les critères de Laurent Gerra et ses amis.


À l'inverse, et pour les mêmes raisons qui ont valu à Orelsan un paquet d'ennuis, Nekfeu s'est lui aussi fait prendre à parti pour une ancienne rime sur le journal satirique. Claude Guéant a d'ailleurs appelé au boycott de l'artiste la semaine dernière. Comme tous les rappeurs en manque de buzz, la tentative de clash de Cloclo ne suscitera aucune réponse.

Pour la rime en question, n'importe quel psychanalyste de comptoir peut déduire qu'au milieu d'une douzaine de rappeurs, pour un film qui s'appelle La Marche et un titre éponyme, le garçon a voulu trop bien faire et s'est dit « ok, Charlie Hebdo s'acharne sur les musulmans, je vais leur en glisser une petite ». De là à voir une apologie de quoi que ce soit en feignant d'ignorer ses excuses (où le pauvre gars faisait son possible pour rappeler qu'il était gentil à la base), tous les perfectionnistes qui ont réellement pris Nekfeu pour un apprenti terroriste sont à mettre dans le même panier que ceux qui voient en Orelsan un symbole du machisme dans le rap ; c'est le genre d'experts à qui la COTOREP tend les bras.

Mais comme celle d'Orelsan, la situation de Nekfeu s'est aujourd'hui améliorée, il peut dédicacer un humanitaire de BarakaCity aux Victoires de la musique sans provoquer trop d'ulcères dans la salle. C'est sûr que dans ce contexte la veste clignotante passe mieux qu'un look façon Ali ou Medine, mais voyons le positif : il y a quelques années, le summum de l'engagement c'était Soprano qui implorait le public de croire que non, il n'était pas antisémite. Et c'était presque plus déprimant que quand il hurle « allez l'OM ».


LE PAYS DES ÉTIQUETTES

Ce serait toutefois inexact de résumer tout cela à une histoire de couleur de peau. On est en France, le racisme fait des ravages, mais l'hypocrisie se défend pas mal non plus.

Souvenez-vous la Sexion d'Assaut : suite à une polémique concernant la teneur homophobe de certains textes et déclarations, le groupe s'est fait pourrir sur tous les médias, jusqu'à ce que leurs ventes soient si phénoménales que toute tentative de boycott soit considérée, de fait, comme un manque à gagner. À partir de là, fin des emmerdes. Ok on n'aime pas les sauvages de banlieue, mais on adore quand ils rapportent du fric. Et surtout, une fois que l'image du groupe est redevenue celle d'un collectif de gentils rappeurs pour jeunes, plus aucun de leurs anciens assaillants n'a fait attention à leurs textes, et le joli « ce pays de kufar » est passé comme une lettre à la poste dans le single « Désolé ».

De la même façon, quand Ademo lance « parle pas de mon Dieu, je pourrais t'amocher », ce n'est pas particulièrement un message de tolérance. Mais sachant que les médias généralistes qui parlent de PNL les voient comme un phénomène du moment doublé malgré tout de deux Arabes du 91, ça passe sous les radars et c'est tant mieux comme ça. Si tes interlocuteurs t'ignorent et/ou ne comprennent rien à ce que tu dis, autant en profiter à un moment.

À la décharge des sous-doués qui peuplent les couloirs des rédactions ou ceux de l'Assemblée Nationale, ce genre de quiproquo existe parfois au sein du public rap lui-même. C'est pourquoi des petits génies avaient reproché à Kaaris de faire une sorte de parodie d'ablutions quand il se lavait les mains au Ciroc, alors que la même scène jouée par Seth Gueko, Sch ou Vald aurait été considérée comme une excentricité anodine. Comme quoi il y a des cons partout, surtout chez les gens.


La morale de toute cette histoire c'est qu'il est peu probable que tout ce beau monde se comprenne un jour, alors autant prendre les choses du bon côté, sortir le pop-corn et continuer de profiter du spectacle. Car rappelez-vous : si tenter de convaincre un crétin est toujours une perte de temps, se foutre de sa gueule reste l'assurance d'un grand moment de détente.


Yérim Sar se détend chaque jour sur Twitter.