Camion Blanc et Camion Noir s'en tamponnent pas mal de la rentrée littéraire

Depuis plus de 20 ans, la maison d'édition 100 % indépendante publie dans l'ombre bios d'artistes, bibles sataniques et ouvrages de référence dédiés aux sous-cultures les plus obscures.

|
sept. 3 2015, 11:00am


La bible de LaVey, plus gros succès de l'histoire de Camion Blanc/Camion Noir.

Vous en avez tous au moins lu un dans votre vie, c'est obligé. Camion Blanc a depuis sa création publié environ 400 ouvrages, allant des toasters jamaïcains au black metal scandinave en passant par la dynastie Death In June ou Noir Désir. Vous pouvez acheter leurs livres à la Fnac et ce sont souvent les seuls objets en papier que vous trouverez chez votre disquaire favori. Et pourtant, depuis 20 ans, l'éditeur né à Nancy lutte pour conserver son indépendance, quitte à recevoir quolibets et insultes lorsqu'en toute âme et conscience, ils fixent le prix d'un livre au-delà de 30 euros. Ce qui fait tourner Camion Blanc et Camion Noir, ce ne sont ni le CNC ni leurs ventes exponetielles, c'est tout simplement la passion, même si c'est bateau à dire, tout particulièrement celle pour les sous-cultures et les déviances dont personne ne parle ailleurs. Pour lever le mystère entourant les deux structures, on a posé quelques questions à leur directeur de collection, Dom, sur la politique de la maison, leurs succès éditoriaux et leur lectorat fanatique.

Noisey : Quand est né Camion Blanc ? C'était une idée de qui au départ ?
Dom :
La maison d’édition a été créée à Nancy il y a une vingtaine d’années par Fabrice Revolon et Sébastien Raizer. L’idée fondatrice était de publier un livre sur Joy Division, co-écrit par les deux fondateurs. À cette époque, il n’existait aucun livre en français sur le sujet, et aucun éditeur n’était susceptible et surtout n’avait envie d’éditer un tel ouvrage. Ce fut l’acte créateur de la maison, mais aussi de l’esprit qui l’anime, à savoir une indépendance totale à tous les niveaux, qu’ils soient financiers, thématiques ou organisationnels.

Comment la maison a évolué depuis sa création ?
Au fil des ans, le catalogue s’est étoffé, d’abord avec des titres écrits en français, puis avec des traductions. L’équipe a aussi évolué en parallèle, des collaborateurs à divers niveaux intégrant l’équipe, d’autres la quittant, le tout formant une nébuleuse de passionnés de musiques et de cultures alternatives. Camion Blanc assure seul toutes les étapes logistiques de la commercialisation des livres du catalogue.


Les multiples éditions de la première référence du catalogue Camion Blanc.

À quel moment vous décidez de créer Camion Noir et pourquoi ? Quelles sont les différences majeures entre les deux structures ?
Camion Noir est né en 2006, pour accueillir la publication de la Bible Satanique, d’Anton LaVey. Cette collection a pour but de documenter les sub-cultures radicales liées aux styles musicaux les plus en marge. La jonction ayant été faite lors de la publication, quelques mois auparavant, du livre Les Seigneurs du chaos, qui documente tout particulièrement les liens entre musique et occultisme à travers la scène Black Metal. LaVey est évidemment très présent dans ses pages, et le statut culte et sulfureux de sa Bible en faisait un incontournable particulièrement significatif à éditer. Puis d’autres titres ont suivi… Camion Blanc a pour vocation de publier des biographies sur des groupes et des musiciens, sans limite de style musical précis.

Quel est votre pourcentage de traductions et d'ouvrages francophones ?
Les deux catalogues comptent un peu plus de 400 références disponibles et on doit être à 50/50 entre les traductions et les livres en français.

Quels sont vos critères de publication ? Il y a des ouvrages dont vous êtes plus fier que d'autres ?
Quand le sujet est suffisamment hors-norme, ciblé, n’ait pas fait l’objet d’un livre paru en France, que l’on soit fan du groupe… Tout est possible, c’est au feeling. Il y en a pas mal, mais c’est vrai qu’arriver à publier les autobiographies officielles de fous furieux comme Lemmy ou Ozzy est un grand moment. Sinon, pour ma part, la Psychick Bible de Genesis P-Orridge (traduite par Jean-Pierre Turmel/Sordide Sentimental), American Hardcore, Esoterra, les volumes sur la musique industrielle d’Éric Duboys, le Cramps d’Alain Feydri… la liste est trop longue.

Dans l'histoire de la maison, quels livres ont le mieux marché en termes de ventes et de critiques ? Vous avez eu des problèmes particuliers sur certains ouvrages ?
Le best-seller ultime des deux collections est la Bible Satanique, évoqué ci-dessus, qui a dépassé les 10 000 exemplaires vendus à ce jour. S’échelonnent ensuite La fièvre de la ligne blanche (l’autobiographie de Lemmy Kilmister), puis The Dirt, autour de Mötley Crüe. Après, on trouve les livres autour de Metallica, Ozzy Osbourne, The Cure, Les seigneurs du chaos ; etc. Il n’y a pas de règle précise quant à la réussite d’un titre : on peut très bien se retrouver avec un titre sur la scène hardcore américaine des 80’s – American Hardcore – qui se vend mieux qu’un sujet grand public. Certains titres ont effectivement disparu du catalogue pour des raisons diverses et variées, simples pertes de droits, ou litiges sordides quelconques.

On a parfois l'impression que Camion B/N privilégie la quantité à la qualité, je parle d'un point de vue graphisme/icono par exemple ou par rapport à des traductions scolaires de certains ouvrages. C'est un truc qu'on vous reproche souvent ?
Nous faisons au mieux, avec les moyens que nous avons. Il est évident que l’on préférerait éditer des livres imprimés en quadrichromie, sur du papier de meilleure qualité, mais l’indépendance totale de la maison sur le plan financier (zéro subventions, volontairement), donc des moyens très limités, combiné à la confidentialité totale de la majeure partie des sujets abordés (donc peu de ventes), ne permettent pas de dégager une aisance financière suffisante pour monter d’un cran.

Techniquement, nous restons donc dans une moyenne. Idem sur les traductions, bien que je pense que les textes sortis ces dernières années soient tout à fait valables. Certains titres, par le passé, ont pu souffrir d’un travail bâclé, et c’est une image qui tend malheureusement à coller au catalogue, malgré une évolution certaine. D’autant que le catalogue est là pour documenter les sujets, et non pour les traiter de façon littéraire ; où se situe donc la limite entre mauvaise traduction, et qualité du texte d’origine ? Ozzy n’est pas Rimbaud, effectivement.

Là aussi, le coût d’une traduction réalisée par un professionnel est tel que l’on ne pourrait pas suivre les prix qui se pratiquent habituellement sur le marché de l’édition. Même si certains traducteurs pro, fans de musique, ont bossé avec nous uniquement pour le plaisir de permettre la publication en français d’un bouquin sur un groupe ou un artiste qu’ils affectionnent. Une fois de plus, il s’agit d’une question d’investissement personnel sur une passion, et non un rapport brut à une rentabilité financière. Après, on ne peut empêcher certains haters de se répandre en invectives, mais ça fait partie du jeu. Certains préfèrent critiquer plutôt que d’agir, c’est ainsi.

Quels sont d'ailleurs les reproches qui vous reviennent le plus souvent ?
Ceux que tu viens d’évoquer ci-dessus, ainsi que le prix des ouvrages, qui est élevé à cause du très faible tirage des titres.

Camion Blanc a l'air complètement à part du circuit littéraire classique. Les auteurs de vos livres sont plutôt underground, font profil bas, votre promo est quasi inexistante... Comment faites-vous pour tenir ?
Tu évoques la réponse dans ta question : la structure est totalement underground, faite par et pour des passionnés, de façon quasi souterraine. Donc, de fait, cette situation limite le cercle d’influence, les chroniques, la présence en rayon, l’exposition médiatique, etc. Au final, cette situation a fini par nous convenir, nous évoluons dans les marges, même s’il est dommage que certains titres qui valent particulièrement la peine ne bénéficient pas d’une exposition plus importante. Financièrement, c’est plus que délicat, voire désespéré. D’ailleurs, nous avons tous une activité professionnelle par ailleurs, personne ne vit de cette activité d’édition.

La rentrée littéraire, ça vous évoque quoi ? On n'a jamais vu autant de livre paraître depuis qu'on parle de « la mort du livre physique »…
C’est un domaine qui n’a pas grand-chose à voir avec notre activité. Déjà car nous ne publions pas de littérature, et d’autre part car – comme évoqué précédemment – nous sommes hors réseau traditionnel. Il est par contre évident que la masse de livres publiés est absolument énorme, ce qui peut sembler contre-nature par rapport au discours ambiant, entre lectorat en berne et mort du format physique. La vérité doit se situer quelque part entre les deux.

Y a-t-il des éditeurs, labels ou autres, en France ou à l'étranger dont vous vous sentez proches ?
Incontestablement, l’éditeur dont nous nous sentons le plus proche est la maison Feral House, célèbre éditeur américain spécialisé dans les déviances musicales et culturelles. Plusieurs de ses titres ont irrigué nos deux catalogues. Omnibus Press, dans un domaine musical plus traditionnel, est aussi une source intarissable de publications de qualité. Niveau labels, c’est assez compliqué à déterminer vis-à-vis de la nature de notre activité éditoriale : il est difficile de faire un rapprochement évident vu le nombre de styles musicaux abordés dans notre catalogue, du reggae à la noise !

Des titres comme celui sur KLF ou Blood Axis toucheront un public plus que restreint, vous vous faites plaisir au final ? Les ouvrages plus « évidents » de Camion Blanc servent à financer les références pointues de Camion Noir, c'est ça ?
Un public plus que restreint, en effet, quelque chose comme quelques centaines de lecteurs potentiels en français, voire moins pour certains sujets. Nous nous faisons plaisir, clairement, tout en tâchant de constituer un catalogue massif et hors du commun. Techniquement oui, c’est l’idée de base : la péréquation entre ouvrages ultra-ciblés et d’autres plus grand public. La réalité n’est malheureusement pas aussi systématique.

Sur un livre vendu 30 euros par exemple, qui touche quoi ? Combien imprimez-vous d'exemplaires de vos publications en moyenne ?
Le prix de vente d’un ouvrage est déterminé de façon très empirique, en fonction des droits d’auteur, du montant d’achat des droits pour une traduction, du coût de fabrication… Voici un petit topo technique établi par Fabrice Revolon, le gérant :

Le prix élevé de nos livres est simple à justifier. Nous faisons de la micro-édition avec des tirages courts de 100 ou 200 EX imprimés en numérique (Print On Demand : POD), ce qui coûte plus cher à l’unité que des tirages réalisés en offset à 1 000 ou 2 000 EX. La raison pour laquelle nous imprimons nos livres quasiment à la demande s’explique par le fait que le marché de la biographie musicale est très restreint en France, contrairement au marché anglo-saxon. Il est vrai que la qualité de la technologie POD est moins bonne que l’offset, mais nous n’avons pas le choix… Prenons l’exemple d’un livre vendu à 30 €TTC pour alimenter votre réflexion sur le prix élevé de nos livres. Il convient, dans un premier temps, de retrancher la TVA (5,5%) et de calculer le prix HT : 30TTC/1,055 = 28,43 €HT. Ensuite, il convient de retrancher la remise des libraires et les frais de distribution (environ 50% au total) : 28,43*50% = 14,21 €HT. Ensuite, il convient de retrancher les frais d’impression numérique (POD) qui varient en fonction du nombre de pages, ainsi que les différents droits (éditeur, traducteur, photographe, auteur, etc.). Au final, il reste quelques euros de marge au Camion Blanc pour tracer sa route…

Ce prix élevé s’explique enfin par le fait que nous n’avons jamais touché de subventions du Centre National du Livre (CNL), contrairement à beaucoup d’éditeurs… Ce prix élevé, c’est donc le prix de notre indépendance. Nous faisons du mieux que nous pouvons avec des moyens modestes. Certes, notre démarche est perfectible, mais elle a le mérite d’exister !

Quels sont les projets à venir sur les deux structures ? Évoluer vers d'autres domaines que l'édition, ce n'est pas exclu ?
Il y a plusieurs projets en cours qui vont sortir dans les mois qui viennent. Des choses bien allumées sur Camion Noir, avec notamment un document sur la tragédie de Columbine, et du toujours pointu chez Camion Noir, particulièrement la traduction du livre mythique England’s Hidden Reverse, qui est le titre référence autour de Nurse With Wound, Coil, et Current 93. D’autres domaines, a priori non, même si nous avons sorti quelques T-shirts fort saillants…

Rod Glacial paie le prix de son indépendance sur son compte Twitter non-certifié.