Time Bomb explose !

Un documentaire audio signé Arte Radio revient sur le collectif qui a révolutionné le rap français au milieu des années 90.

par Genono
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juil. 7 2014, 11:45am


L’épopée Time Bomb n’a réellement duré que deux ans, de 1995 à 1997, mais elle a traumatisé à tout jamais le paysage rapologique français. Bien sûr, le label n’est pas mort en 1997, et il est toujours plus ou moins actif aujourd’hui. Mais quand on évoque Time Bomb, il est impossible de ne pas penser aux connexions légendaires entre Lunatic, les X-Men, Oxmo Puccino ou encore Jedi. Arte Radio est revenu sur cette époque mythique à travers un documentaire audio intitulé « Time Bomb explose – La grosse bombe du rap français »




RÉVOLUTION PAR L’ÉLOCUTION

Au début des années 90, le rap français est encore une musique très jeune, qui a pour têtes de gondole -comprendre des noms réellement identifiables aux yeux du grand public- NTM, MC Solaar et … Les Inconnus. Loin des clichés, l’écurie Time Bomb viendra mettre un énorme coup de pied dans la fourmilière en 1995, avec des artistes prêts à défoncer et à se confronter entre eux, et à tirer le rap français vers le haut. Sans être omniprésents dans les bacs, ils inondent les auditeurs de freestyles (notamment sur la radio Générations) et de morceaux qui entreront rapidement dans la légende : « Le Crime paie », « Retour aux pyramides », « Les Bidons veulent le guidon », « Pucc’ Fiction »…

En plus d’arriver avec un état d’esprit nouveau, Time Bomb marque aussi une véritable révolution prosodique -la fameuse « révolution dans l’élocution » que Booba évoquera dans « Écoute bien »-, en s’affranchissant de tous les handicaps de la langue française, comme le raconte Pit Baccardi : « Time Bomb a apporté une manière de traiter les sujets, avec un swing, des onomatopées, des jeux de mots, des consonances. C’est ce qui a fait la différence ». Pour gagner en technique, la langue française est découpée, amputée, torturée : « On a fait exploser le français, raconte Cassidy, on a cassé les codes traditionnels, le « sujet-verbe-complément » … Tous les artistes du label parlaient deux langues : le français, et la langue de leurs parents, l’arabe, le wolof, etc. ».



N’importe quel texte de rap français post-1995-96 s’en retrouve bouleversé, il y a clairement un avant et un après Time Bomb. Le rap français n’est plus simplement une musique à textes, où l’on se contente de débiter des rimes le plus vite possible. Il est désormais question d’accentuations, d’accélérations, d’intonations toniques … bref, de rythmique, et de flow. On ne cherche plus de pseudo-poésie, on ne cherche pas non plus à résumer l’histoire politique française en six mesures : le rap français découvre enfin la technique. Un peu comme si des peintres en bâtiment se retrouvaient subitement face à Michelangelo. Forcément, le choc est brutal. Notamment pour Marc, présentateur de l’émission Original Bombattak sur Générations : « Quand tu les voyais, t’en prenais plein la gueule, parce qu’il y avait beaucoup de technique rythmique, beaucoup de technique de respiration, avec des assonances nouvelles pour le rap français. »

EMULATION POSITIVE



Quand Booba, Hifi et Hill G se retrouvent tous les trois derrière un micro, le niveau est stratosphérique, chacun veut dépasser l’autre. « On veut épater nos potes, explique Oxmo, on veut qu’on parle de nous. » Et plutôt que de se complaire à paresser sur des lauriers encore frêles, l’encadrement du label pousse les rappeurs à aller encore plus loin, comme le rapporte DJ Mars : « On a jamais dit à nos rappeurs : ce que tu fais, c’est mortel. Si t’es avec quelqu’un de fort, et que chaque jour, tu le valorises … comment veux-tu qu’il progresse ? ». Une démarche finalement très logique, qu’il serait judicieux d’appliquer aujourd’hui : combien d’anciens très bons rappeurs deviennent médiocres à force d’écouter les compliments de leur entourage, et de ne jamais se remettre en question ?

Le tout se passe dans une ambiance étonnamment positive étant donné les égos des différents acteurs, et, aussi incroyable que ça puisse paraitre, aucun véritable beef n’a jamais éclaté entre eux et ce, même des années plus tard –si l’on excepte le « froid » enrte Ali et Booba. Contrairement à de nombreux crews emblématiques, les membres de Time Bomb ne viennent pas tous du même coin (75, 92, 95…). Ils se réunissent généralement chez Hill G, comme le raconte Oxmo Puccino : « On rappait toute la journée, on se confrontait, on se comparait, et on écoutait du rap de manière intensive. On vivait rap ! Je dormais souvent chez Hill G, et le matin, dès qu’on se réveillait, on rappait. Ce qui nous réunissait, c’était la passion. »



Au final, un seul véritable album estampillé Time Bomb trouvera le chemin des bacs : Opéra Puccino, en 1998. Les routes finissent forcément par se séparer, pour des histoires de contrats, ou « pour des millions qui n'existaient pas », comme le rappe Oxmo dans « La Lettre ». Tous continueront leur chemin dans le rap, avec plus ou moins de réussite. Si l’on regrette que les X-Men n’aient pas eu la carrière phénoménale qui leur était destinée, d’autres sont toujours présents dans le haut du game, presque vingt ans plus tard. Oxmo, bien sûr, et surtout, Booba. Marc de Générations s’en souvient : « On savait dès le départ que Booba allait exploser. Dès Le Crime Paie, on a compris que les gens l’adoraient. C’était surement son grain de voix, très grave, très caillera … Un ado, quand il écoutait Booba, il avait déjà l’impression de s’encanailler un peu. »


QUE SONT-ILS DEVENUS ?

LUNATIC




Premier groupe à devenir disque d’or en indépendant avec Mauvais Œil, Lunatic n’a pas survécu aux ambitions de carrière de Booba. Six albums solo, quatre mixtapes, quatre disques de platine, six disques d’or … un parcours presque parfait… s’il n’y avait pas eu ce feat avec Maitre Gims. Quand à Ali, resté fidèle à sa bande, 45 Scientific, il disparait des radars après un excellent album solo, Chaos et Harmonie. Il réapparait 5 ans plus tard pour un second album, Le Rassemblement, mais le public ne suit pas réellement. Après une nouvelle ellipse de 5 ans, le troisième disque d’Ali devrait être disponible en début d’année prochaine. Deux extraits sont déjà disponibles, dont un très beau clip.


OXMO PUCCINO



Avec Booba, l’autre vrai exemple de réussite post-Time Bomb, c’est Oxmo. Moins de disques d’or, mais plus de Victoires de la Musique, l’ex-rappeur navigue quelque part entre le slam, le jazz et la variété. En fait, on ne sait pas trop ce que qu’il fait depuis des années. On va appeler ça « musique urbaine », comme ces gens le disent si bien.


DIABLE ROUGE



Parce que oui, il y avait un mec qui s’appelait Diable Rouge dans Time Bomb, même si tout le monde l’a oublié, et pas forcément involontairement. Après l’éclatement du crew, Diable Rouge a beaucoup vagabondé dans les bas-fonds du hip-hop français, notamment avec la Scred Connexion. Aujourd’hui, on n’a pas vraiment de nouvelles de lui, ni de son groupe, LSO.


LES X-MEN



Après avoir élevé le rap à un niveau stratosphérique pendant toute l’époque Time Bomb, Ill et Cassidy n’ont pas réellement confirmé, avec un premier album solo un brin en dessous des attentes, suivi d’un album commun avec les Ghetto Diplomats. Depuis, les deux compères ont enchainé les mixtapes, que ce soit en solo, en groupe, ou avec d’autres rappeurs. Récemment, le duo a annoncé la sortie prochaine d’un album… comme chaque année depuis 2008.


HIFI



Le « presque-membre des X-Men » est l’un des rappeurs les plus doués de l’histoire. Quelques années après avoir quitté Time Bomb, il se lance dans l’aventure 45 Scientific, et finit par accoucher d’un album solo d’excellente facture, Rien à perdre, Rien à prouver. C’était en 2003. Une décennie plus tard, on attend toujours la suite, Plus Rien à Perdre, Plus le Temps de Prouver, annoncée depuis 2011.


PIT BACCARDI



L’un des derniers membres « historiques » de Time Bomb à avoir quitté le navire a connu un gros succès en solo entre 1999 et 2002, avant de devenir membre du groupe Noyau Dur, en compagnie d’Ärsenik et des Neg’ Marrons. Son dernier album, Juste moi, sortit en 2010, est passé complètement inaperçu.


JEDI



A l’époque de Time Bomb, le groupe Jedi est composé de Simsky et Oby One Starr. Avec l’arrivée de Celsius et de Watchos, Jedi devient Ghetto Diplomats, et sort en 1999 un album commun (et franchement peu emballant) avec les X-Men, Bing Bang… Quelques années plus tard, Ghetto Diplomats, sans Watchos, cette fois, deviendra Famille Haussman. Vous n’avez pas tout suivi ? Nous non plus.


Plus de Time Bomb : Va te faire niquer toi et tes livres, un essai sur le triomphe du rap français « bête et méchant ».

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