Slapshot est le mouton noir du hardcore depuis 30 ans

Le documentaire Chip On My Shoulder retrace le parcours de l'ingérable groupe de Boston.

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juin 17 2014, 2:45pm


Slapshot n’a pas eu la vie facile. Formé en 1985 à Boston, le groupe débarque alors que le hardcore est en plein déclin. La scène qui a fait de Boston un des trois pôles majeurs du hardcore américain (scène qui a aussi eu droit à son docu comme toutes les autres) s’est lentement désagrégée, et les seuls survivants, comme SSD, s'étaient depuis mis au hard rock. Handicap n°2 : sur la côte ouest et la côte est, de nouveaux groupes straight edge vont commencer à apparaître, avec un message unanimement positif, et ça, Boston ne le supporte pas. Ce n’est pas dans la tradition de la ville. Leur nom, ils le tirent du célèbre film de hockey de George Roy Hill, Slap Shot, qui nous conte l’épopée des Hanson Brothers, et nous abreuve de mises en échec signées Paul Newman. Camaraderie, fun, shitalking, férocité, provocation, violence… tout ce qu’on trouve dans le film sera également l’apanage du groupe.



Et ce n’était pas gagné au départ. À l’origine de la formation du groupe, deux kids, Mark McKay (batterie) et Steve Risteen (guitare), qui reproduisent la folie des vidéos de Black Flag dans leur chambre. Ce sont des gamins, à l’opposé du terme « badass ». La première fois qu’ils croisent le chemin de Jack « Choke » Kelly, futur chanteur, c’est lors d’un concert où ils se moquent gentiment d’un mec, dans le même lycée qu’eux, qui fait n’importe quoi dans le pit. Choke les chope à la fin du concert : « Le mec sur qui vous rigoliez tout à l’heure là, c’est mon pote, DON’T FUCK WITH MY FRIENDS. » Bonne entrée en matière. Choke est déjà une légende dans la scène de Boston, sa voix abrasive est immédiatement reconnaissable, il est réputé pour monter sur scène avec une crosse entre les mains et a déjà crié sa rage dans deux groupes marquants de l’époque 81-84 : Negative FX et Last Rights.


Les 1000 visages de Jack « Choke » Kelly

Puis Choke a commencé à sortir avec une meuf faisant partie de leur bande (il avait déjà l'air vieux à l'époque). Si au départ, il n’arrivait toujours pas à supporter ces posi-kids, il a appris à les apprécier, à discuter de hockey, de Manson, de groupes de Oi!, et des dernières promotions du Food Mart. En octobre, ils décident enfin de former Slapshot et sont bientôt rejoints par Jon Anastas, qui n’est autre que le bassiste de DYS. Un an plus tard sort leur premier album Back on the Map, le plan est simple : remettre Boston sur la carte de la haine. Avant même de jouer leur premier concert, la réputation du groupe est scellée. D’autant plus que le groupe ne tâtonne pas, il a une mission nette et précise. Step On It poursuit leur percée en 1988.


Slapshot en mode post-punk.

Ils bénéficient en plus d’un appui de taille : Curtis Casella du label Taang! Records, entité indie de Boston, qui était au milieu des 80's, à la limite du désespoir. Où était passé son hardcore ? Quand il a entendu la démo de Slapshot, il n’a pas hésité une seconde, et Taang! est devenue la maison mère du groupe. Dans le DVD, il dit (sans exagérer ?) avoir ressenti le même effet que lorsqu’il a entendu les Dead Kennedys, les Misfits ou Minor Threat pour la première fois. Rien que ça. Taang! sortira les trois albums majeurs du groupes, de 1986 à 1990, et les deux albums de leur retour aux sources au milieu des années 90, 16 Valve Hate (entre temps intercepté par le label de grand banditisme européen Lost & Found) et Old Tyme Hardcore, à une période à nouveau maudite pour les fans hardcore des années 80. Qui se consoleront avec leur reprise des Smiths -cute.


The Channel, le club de Boston où il faisait bon mosher dans les années 80.

Mais entre temps, il y eut du mouvement. Avec Sudden Death Overtime sorti en 90, le groupe amorce un virage complètement dark. Choke qui n’a jamais été un compositeur de génie impose sa loi et ses choix. Marc et Steve décident de se casser, et Choke reste le seul membre d’origine du groupe lorsque sort le maxi Blast Furnace, un passage approximatif à l’ère du grunge et de l'industriel. Ministry rencontre le straight edge. Le résultat est catastrophique. Même Choke, interviewé longuement dans le documentaire, le reconnaît : « Ce que j’écrivais était mauvais, vraiment. » 1993, année inaudible. Le groupe est désormais une star en Europe, et y tourne régulièrement, comme c’est déjà le cas pour les vieilles gloires sur le retour (Agnostic Front, Cro-Mags, etc.) qui trouvent une seconde jeunesse sur le vieux continent. Et Choke ne s’arrête pas là, Unconsciousness sort en 1994, enregistré par Steve Albini ! L’occasion de tout remettre à plat.


Choke n'a jamais vraiment aimé son père, ce qui expliquerait peut-être certaines choses.

La tension inhérente au groupe, sur scène comme dans la vie, est racontée en détails par Marc McKaye, le batteur originel, celui qui se livre le plus durant les 1h30 du film. Ce type était l’antithèse de Choke. Une crème, qui n’hésitait pas à aller à la rencontre du public après chaque concert, ouvert, avenant, calme, même si ses skills en batterie étaient plutôt limitées (ce qui donne d’ailleurs un côté oi! attachant à Slapshot – les deux monteront d’ailleurs un vrai groupe oi! à la fin des années 80, Stars & Stripes, qui n’est malheureusement pas du tout abordé dans le docu). On plonge dans la psychologie d’un groupe en tournée, dans les rapports de force, la relation amour/haine, le passif-agressif, dans l’entourage des membres puis les drames arrivent : la mort du père de Steve et surtout le suicide de leur ancien guitariste, Jordan Wood, un fouteur de merde invétéré… Jamais d’effusions de sentiments, Boston est une ville d’ours on vous dit. Finalement, Mark retrouvera Choke au début des années 2000 pour reformer le groupe. Depuis, ils sortent un disque de temps en temps. Aujourd’hui, Choke est papa, mais il a toujours la haine, rassurez-vous.


Slapshot au grand complet dans les années 2000.

Chip On My Shoulder a été réalisé par Ian McFarland (ex-bassiste de Blood For Blood) et Anthony Moreschi (ex-chanteur de Ten Yard Fight), la voix-off est assurée par Dave Smalley (ex-chanteur de DYS, Down By Law et All) et c’est du bon boulot. On est servis niveau photos d’archives et vieilles vidéos live (même si on aurait aimé qu’elles durent un peu plus longtemps parfois -bon y’a les bonus c’est vrai). Sorti dans quelques festivals en 2009, le film est enfin disponible en DVD depuis le début de l'année. Vous pouvez vous le procurer directement sur le site de Taang!, qui n’a rien à voir avec la boisson en poudre du même nom, je vous le rappelle.



Le top des titres les plus ingérables de Slapshot (lyrics à l'appui)

« Straight Edge In Your Face » (1988)
« Punk's Dead, You're Next » (1990)
« L.O.S.E.R. » (1995)
« Shoot Charlton Heston » (2001)
« Crossover Sucks » (2001)
« The Last Laugh » (2003)
« Fuck New-York » (2005)
« Rap Sucks » (2005)


Slapshot jouera au Hellfest vendredi 20 juin, à Paris le 21, à Toulouse le 23 et à Rennes le 24. Repassez votre maillot des Bruins d’ici là.

Rod Glacial aime Paul Newman et Jack Kelly à égalité. Il est sur Twitter - @FluoGlacial


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