Tour de France : La Rochelle

Dans cette rubrique, un invité nous présente la playlist de sa ville. Aujourd'hui, visite de La Rochelle avec notre contributeur Pierre Jouan, de Jesse Garon à Forever Pavot, en passant par Asyl.

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juil. 24 2014, 11:50am



Parce qu'à l'époque où les supermarchés vendent des bananes en sachet individuel, il est important de renouer avec ses valeurs et ses racines, nous avons proposé à des contributeurs Noisey et des invités de nous présente une playlist exclusivement constituée d'artistes de leur ville d'origine, dans le cadre d'une rubrique intelligememnt baptisée « Tour de France » . Après Bayonne, visite-express de La Rochelle, de Jesse Garon à Forever Pavot, en passant par Weak et Asyl, avec notre contributeur Pierre Jouan.



Jesse Garon « C'est Lundi »

On commence par la fierté locale, Bruno Fumard, alias Jesse Garon (du nom du jumeau d'Elvis décédé à la naissance), qui sort au beau milieu des années variétoche quelques tubes de rockabilly bien inspirés, dont le mythique « C'est lundi » (1984) qui arrive à ne pas sonner ringard une seule seconde, et à planer deux stratosphères au-dessus de ses voisins de rayon – les Danny Brillant et autres Forbans de triste mémoire. Las, le désormais « Jessé Garon' » (dans sa version francisée) finira avec ces mêmes ringards sur les plateaux « spécial Yéyé » de Michel Drucker. Prenant sans doute acte du néant de toute chose, il s'est lancé dans la naturopathie et l'étude du Livre des Morts Tibétain, comme nous l'apprend sa page wikipédia, un peu trop apologétique pour être honnête.



Les Francofolies

Après la fierté locale, la honte. Honte locale, honte nationale, honte internationale. Tenez-vous-le pour dit : les Francofolies sont le pire festival de toutes les exoplanètes recensées par la NASA, même celle sur laquelle on pense que les espèces dominantes seraient des insectoïdes résistants aux pluies de méthane. Le principe est simple : on n'y invite que des artistes français ou francophones, qui chantent dans leur langue maternelle. Vous allez me dire, on connaît des tas de groupes qui chantent en français et qui déchirent, je suis bien d'accord, mais ces groupes-là ne sont JAMAIS invités. Les « Francos » sont un festival pour les gens qui détestent la musique, sont à La Rochelle pour les vacances, et réalisent que tiens, il y a Alain Souchon qui passe, et si on y allait ? Vous pouvez vous prêter à un jeu : consultez le programme de cette année, et demandez-vous à combien de concerts vous seriez allés, même si tout était gratuit. En 2014 pour la première fois, je suis arrivé à zéro... Rien. Nib. Et comme l'année précédente, et celle d'avant, le festival a battu son record de fréquentation. Mobilisation, vigilance, citoyenneté : boycottez les Francos.


Etta James – « Seven Day Fool »

Bon, j'ai une info pour vous : Etta James n'est pas née à La Rochelle. Mais la ville fut un des plus célèbres spots « mods » de France, fin 80's-débuts 90's, et on y a dansé sur la Northern Soul plus qu'ailleurs. Avec Saintes et Royan (même département), La Rochelle a été une terre d'accueil pour toutes les migrations annuelles de scooteristes, qui exposaient leurs engins customisés le long du port entre deux all-nighters, suant leurs amphèt' sous leurs parkas recouverts de patchs tout en profitant des routes de campagne ensoleillées, autour d'une ville balnéaire où, contrairement au quartier des Halles à Paris, personne ne les emmerdait. Si la scène a disparu depuis un moment, faute de chair fraîche, la plupart des acteurs y vit encore, tenant qui un bar, qui un salon de coiffure, qui un commerce de 45 tours spécialisés, héros anonymes d'une époque de légende dont il ne reste aucune trace... Présent ingrat.



Weak – « The Wild One »

En parlant de légendes... Le voilà, LE groupe mythique de La Rochelle, celui qui a inscrit le nom de la ville en lettres de feu sur la carte du garage-punk international. Avec quelques voisins tout aussi allumés (les TV Killers ou les Guzzlers, groupes 100% campagnes pourries), les Weak ont donné une scène et une identité à La Rochelle, celle d'un punk rock débilos nourri aux groupes du label Crypt (avec un peu de Motörhead dedans), qui pouvait en remontrer aux cadors du genre, des New Bomb Turks à Turbonegro. Après quatre albums qui ravalent la façade, le groupe s'arrête en 2003, et la ville se noie plusieurs jours durant dans les larmes des fans abandonnés.

À noter que beaucoup des acteurs des scènes mod et garage de La Rochelle se sont installés à Paris dans les années 2000, et y ont principalement monté des bars, des salles de concert, et des plans DJ's à l'arrache (on compte en revanche assez peu de Prix Nobel de Physique), lieux que vous connaissez tous s'il vous arrive de vous intéresser un peu au monde extérieur : Ne Nous Fâchons Pas, La Mécanique Ondulatoire, Le Plastic, Le Tiki Lounge, Le Lone Palm, soit le cœur vivant du rock à Paris depuis dix ans... Tous rochelais. Eh ouais. Vous pouvez aujourd'hui encore rencontrer un membre des Guzzlers derrière le comptoir d'un petit nouveau... le « Rochelle », 103 rue de la Folie Méricourt. Ça ne s'invente pas.



Asyl – « Intérieur/Extérieur »

Asyl a peut-être été le seul groupe connu de La Rochelle ; pas SI connu que ça, mais un peu quand même, du genre à jouer au Zénith de Paris ou à ouvrir pour Indochine. C'est aussi le premier groupe de ma génération. J'ai vu ces mecs que je croisais au lycée pour la première fois lors d'une fête de la musique, devant le kiosque à orchestre planté au milieu du port. C'était très punk et personne ne savait jouer. Ensuite, ils ont dû s'acheter des disques parce que le style a évolué vers un cold-wave-punk chanté en français qu'on n'avait jamais entendu dans la région. Les garageux se foutaient un peu de leur gueule parce qu'ils passaient pour des intellos. Aujourd'hui, Mathieu Lescop est devenu le chanteur que l'on sait, et le reste du groupe a servi de backing band à Daniel Darc lors de ses dernières tournées. Et plus grand monde ne ricane, je crois.


Down To Earth – « Velkro / Feeding The Rage »

Il y a aussi eu une scène hardcore/skate-punk à La Rochelle à la fin des années 90, et votre serviteur y a traîné ses jeans Volcom trop larges plus souvent qu'à son tour. Dans la longue rampe de skate qui relie Paris à la mer en suivant le tracé du TGV, il y a avait un genre de continuité : Orléans avait Burning Heads, Poitiers avait Seven Hate, et nous avions Down to Earth. Bon, le groupe venait en réalité de St-Jean-d'Angély, mais vous pouvez oublier immédiatement ce nom, tant le bled qu'il désigne pue du cul. Les seuls faits de gloire de Down to Earth ont sans doute été d'ouvrir pour des groupes plus connus qu'eux, et j'ai pour ma part un souvenir ému du concert de Châtellerault, en première partie de No Fun At All. Autres lieux, autres temps...

Clin d’œil sympa de l'histoire, quand la « scène de musiques actuelles » attendue depuis trente ans a fini par ouvrir, nommément La Sirène (réputée dans tout l'Hexagone pour ses caterings gargantuesques, en mode « Tu veux quelle marque de Pépito ? On en a quatre ! »), c'est NoFX, les dieux incontestés du skate-core, qui l'ont inaugurée. Autant te dire qu'en 1997, on n'osait même pas en rêver.



Pneumonias – « Automatic Pistol »

Les dignes héritiers de la scène des années 90 : du garage-punk joué à fond les ballons, à la gloire d'une vie légère et inconséquente. À la tête de ce quatuor qui défonce absolument tout, on trouve le célèbre Bart, empereur des gogols, dont on ne compte plus le nombre de formations : Mean Things, Wild Zeros, Janitors, White Fangs, The Skeptics... S'il y a eu une scène à La Rochelle au milieu des années 2000, c'est grâce à lui et sa bande. Son label, Frantic City, continue de sortir des groupes obscurs jetant leur musique trempée dans le sang à la face d'un monde qui ne les mérite pas... Go on, Bart !



Forever Pavot – « Miguel El Salam »

C'est le petit dernier en date, et certainement notre seul espoir de Victoire de la Musique. Certes, le groupe est basé à Paris, mais ses membres viennent pour beaucoup de La Rochelle. Portée par un gros buzz, la formation s'est tranquillement installée dans le paysage psyché français, à la faveur d'un niveau technique peu commun et d'un sens indécent de l'arrangement. Maintenant, voyons si vous avez suivi : Forever Pavot a sorti son premier EP, Christophe Colomb, sur Frantic City, EP qui a immédiatement été adoubé par les derniers mods de La Rochelle, qui n'ont pas hésité à le distribuer sur leurs propres sites de vente de 45 tours, avant que le groupe ne cherche un nouveau bassiste et ne finisse par recruter un ancien membre d'Asyl... Soit une synthèse de vingt-cinq ans de musique à La Rochelle, vingt-cinq de rock dans cette petite ville côtière pas vraiment prédestinée, plutôt endormie dans son train-train bourgeois, qui aura vu s'écrire, souvent à son insu, une belle page de l'histoire de l'underground français. A suivre ?


Pierre Jouan vit désormais à Paris et écrit régulièrement pour Noisey. Il n'est en revanche pas sur Twitter.