Noise, gamelan, fantômes et sacrifices : plongée au coeur de la scène indonésienne

De la scène noise de Jakarta aux danses rituelles balinaises, entre croyances, légendes et transe collective.

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mai 31 2016, 10:50am


Capture du documentaire Bising

Jakarta. Rien que le nom fait frémir. Dans mes rêves de petite fille, je n’aurais jamais cru me retrouver un jour à Jakarta. Pour moi, c’était la ville du bout du monde, le son des bambous qui s’entrechoquent dans l’air tropical. Ma première vision de la ville est en fait celle d’un gros garde en train de pisser au pied d’un immeuble immaculé. Cette image résume finalement assez bien la ville, une grande citadelle moderne qui a gardé une couche médiévale intacte. Le chauffeur de taxi qui m’emmène à l’hôtel porte de nombreuses bagues serties d’énorme pierres de couleur. Elles sont portées en grande partie par superstition. Chaque gemme issue de roches volcaniques permet d’attirer soit l’argent, la chance, ou le bonheur.


Le chauffeur de taxi et ses bagues - Toutes les photos sont de l'auteur

Le premier soir, je rencontre Adythia. Il m’emmène manger chez l’un de ces vieux vendeurs de brochettes campés au bord de la route et balayés par les pots d’échappement. Près du restaurant, traînent des filles, on les appelle les cabe cabean (chabe chabyan), littéralement « les filles de classe moyenne à moto ». Elles circulent souvent à trois sur le capot, sans casque, et traînent sur les trottoirs avec les mecs, hyper mignonnes et assez badass. Avec son ami Riar, Adythia a réalisé Bising, un film sur la scène noise, très prolifique en Indonésie.

Adyth aime la noise pour son agressivité, pour son côté « insane », et parce qu’elle est « jouée par une petite communauté ». Dans son film, les musiciens boivent tranquillement un verre de lait attablés, avant de masturber leur micro comme des fous dans la séquence suivante. Le mystère et la faculté de « perdre » son esprit que la noise génère a un pouvoir d’attraction très fort chez les jeunes indonésiens.



Riar me confie : « Vivre à Jakarta est déjà une expérience chaotique et hyper bruyante, c’est sûrement pour cela qu’ici on aime autant la noise. Je vis dans un pays de merde, mais bon, c’est chez moi. » Tout a commencé quand ils ont rencontré Danif Pradana, qui a inventé le « distorted gamelan », un gamelan que le musicien joue en le griffant avec un archer. On discute de Senyawa, groupe expérimental, dont le chanteur ressemble à ces divinités magnétiques et facétieuses que l’on mime dans les cérémonies, quand l’acteur fait voler ses mains dans les airs au son des chants.

Concert de SenyawaLe prochain projet d’Adythia et de Riar sera sur le funky Kotha, qui a explosé ici dans les années 90. Le Funky Kotha a une danse bien particulière : « on la danse défoncé, en levant un petit doigt au ciel, et en bougeant la tête de droite à gauche » mime Adythia en se marrant.


Un exemple de funky Kotha


Yogjakarta. A l’aéroport, nous sommes accueillis par un petit orchestre fatigué. Une vieille chanteuse transpire sous son maquillage et deux hommes tapent mollement sur des gamelans. Dès que les voyageurs se rassemble vers le tapis des bagages, le petit trio s’arrête. Ils se tiennent silencieux et nous dévisagent, amusés. L’atmosphère semble plus douce ici, les motos envahissent les grandes avenues mais tout se déroule plus lentement. Derrière mon logement se trouve une ligne de chemin de fer et une rangée de trains rouillés y restent durant la journée. Tandis que les trains secouent mon appartement la nuit, j’ai du mal à dormir, des bruits me réveillent et je me sens comme observée par une présence.

Le soir, je rencontre les gens de la Mecque du noise, la team de Yogja Noise Bombing. Par manque de salles pour accueillir leur musique, les gens du collectif ont décidé d’utiliser l’électricité publique, les parcs, les universités, et jouent jusqu’à ce que la police débarque pour les virer. Ils m’écrivent sur un papier les noms de leurs groupes.



La soirée se passe et la conversation verse côté fantômes. Je raconte ma nuit mouvementée et les mecs rigolent. Une fille jusqu’alors timide, s’approche de moi :
- « Tu dois dire au fantôme qu’il doit s’en aller »
Je la regarde, incrédule.
- « Si si, tu dois lui dire, sinon il continuera à t’embêter »
Elle met les mains sur ses hanches d’un air autoritaire : « Tu te poses comme ça, et tu lui dis : Maintenant casse-toi ! ».

Deux amis à elle me raccompagnent et en chemin nous continuons à blaguer sur les fantômes. Les mecs me racontent toutes sortes de légendes. A Yogja, il existe des archétypes de fantômes tellement la ville en est chargée. L’un d’eux m’avoue que même ceux qui n’y croient pas en ont vu…

Le soir-même, au-dessous du ventilateur kitsch multicolore du salon, je décide d’appliquer la formule magique de Woro. Je souffle au fantôme qu’il faut me foutre la paix. J’ai tourné dans le salon, les poings sur les hanches en proférant « va-t-en maintenant ! ». Je suis sûre qu’il s’est bien marré en me regardant, mais j’ai finalement pu dormir tranquille.

A Yogja, on raconte aussi qu’il est possible de contrôler le temps. Certains membres de la scène peuvent faire arrêter la pluie. Il y a certains rituels et un mantra à réciter, hérité des anciens rituels indonésiens qui consistaient à s’adresser aux esprits des ancêtres pour leur faire des requêtes. Cela pouvait être de demander à la pluie de s’arrêter ou de tomber pour les récoltes, d’avoir un enfant, ou même pour pécho. Les musiciens, insatiables, m’ont raconté encore d’autres histoires. Dans les îles du Sulawesi, il était courant d’empoisonner son ennemi au venin, et les femmes pendaient les couilles de leurs maris lorsqu’ils disaient qu’ils voulaient partir, comme ça ils restaient pour toujours.



Bali. Dans la jungle, un bungalow, des stores baissés. Le soir, de jeunes hommes semblent sortir des fourrés à côté de l’hotel. J’entend le murmure des bêtes alors que je m’endors, ayant barricadé toutes les portes. Je sens encore ce même regard sur moi, qui semble caresser mon visage et rire doucement. Je ne sais pas s’il s’agit de fantômes ou des hommes qui rôdent. Il y a une atmosphère mystérieuse à Bali. L’île correspond à l’équivalent de Majorque pour les australiens. De jour, je vois défiler des surfeurs en moto et la nuit, l’âme l’île reprend le dessus. Toute la vie de l’île dépend du tourisme désormais, et les balinais en sont devenus avides. Il est bien loin le temps où ils se baladaient à poil, un simple sarong autour de la taille.

Pour finir mon séjour, j’avais le contact d’un grand architecte de jardins balinais, un australien arrivé sur l’île à la nage dans les années 70 et devenu indonésien d’adoption. Lorsque j’arrive dans sa demeure, au milieu de gigantesques bassins orientaux, le mec me voit et déclare, scandalisé : « Et vous n’avez même pas apporté de sarong ? Tout le monde sera si bien habillé là-bas, vous allez avoir honte si vous ne vous changez pas ! ». Il appelle un de ses serviteurs qui arrive, et gêné, m’enveloppe d’une serviette pour faire paravent et me tend un sarong. Croisant mon regard embarrassé, l’architecte me lance « Allez, ne traînez pas ! Il a déjà vu une femme nue avant ! ». Le domestique m’accroche rapidement le sarong autour de la taille. On me met une fleur dans les cheveux et c’est parti.

Passée la porte du temple, l’ambiance bascule dans un autre monde en plein jour, sous un soleil écrasant. La musique est sophistiquée, délicate, enivrante. Je suis l’australien qui se fait le photographe de l’événement. Nous serront la main à tous les beaux indonésiens tatoués de l’assemblée. Quelquefois l’australien se retourne vers moi, complice et levant les yeux au ciel: « et cet homme-là est célibataire !! » (vous l'aurez compris, le type est gay). Les gens me tendent des pétales et on me lance de l’eau sur le front, je dois prier avec les pétales entre mes mains et les accrocher ensuite sur mon front. Je commence à me prendre au jeu.



Pendant 7 heures, nous nous enivrons du son des gamelans, des danseuses arrivent et entament la danse pour inviter les esprits à se joindre à la cérémonie. Un autre personnage les suit et joue un sketch comique à l’assemblée. On l’appelle le barong, il représente la force, l’esprit du lion. La culture balinaise est peuplée de figures féminines et masculines où chacun représente une force qui nourrit les vivants. La cérémonie continue sous le soleil de l’après-midi et les gamelans commencent à escalader. Soudain, des cris. Un homme est levé par les gardes, il marche en levant un doigt et en parlant fort, les yeux fermés. Les gardes de la cérémonie lèvent les personnes en état de transe, un peu comme quand on empoigne sa meilleure pote bourrée et titubante pour qu’elle ne se vomisse pas dessus.

Nous sommes tous subjugués par leurs états et la musique continue à monter, monter, je sens une énergie très forte nous entourer. Une adolescente me prend par le bras pour laisser passer une femme qui vient d’entrer en transe derrière moi. Tout le monde s’écarte apeuré, l’adolescente croise mon regard et me dit de ne pas paniquer. La femme fait des gestes très gracieux mais son visage forme une grimace de douleur, elle est levée elle aussi et rejoint le cortèges des somnanbules. Comme une cérémonie de marionnettes avançant les yeux fermés, leurs corps sont remis un instant sous la protection de la communauté, tandis que leurs esprits voguent avec les dieux. Ils se dirigent tous vers un temple, où ils vont sacrifier un poulet.

Le son des gamelans s’arrête et une femme âgée auparavant en transe, ressort du temple. Elle s’essuie le front, attrape la main de son petit-fils qui l’attend, et part vaquer à ses occupations. Ici, le spirituel semble quotidien. Moi, je me sens séchée et lavée de l’intérieur. Je réalise à quel point ce moment a un rôle clé, celui de purifier toute la communauté. Le lendemain, je quitte l’île pour d’autres horizons. Un volcan crache près de Bali. Dans l’avion, tandis que l’on s’éloigne de l’île, on aperçoit le volcan faire voler sa cendre, dans les airs hantés de l’Indonésie.