Patrick Cowley aurait pu être le deuxième Giorgio Moroder

Le boss du label Dark Entries nous parle de « School Daze », un disque inédit du génie disco de San Francisco.

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nov. 29 2013, 8:00am


Si vous êtes sortis en disco-thèque entre 1981 et 1983, le nom de Patrick Cowley vous dit forcément quelque chose. Remarquez, même si vous êtes nés après la sortie de Menergy, il est fort probable que vous ayez vu circuler ce blase aux effluves de musc et de torses moites. Patrick Cowley est en effet responsable de l’énorme succès de Sylvester, « You Make Me Feel (Mighty Real) », ce morceau que vos amis mp3-jockeys ont souvent le bon goût de passer en soirée, vous savez, au moment où tout le monde s'écrie « Ouais ! Patrick Hernandez ! Trop bien ! ». Né à Buffalo dans l’état de New-York, Cowley débarque à San Francisco dès 1971 pour poursuivre des études de musique à l'Université. Le week-end il bosse dans tout ce que la ville compte de clubs, et notamment le City’s Lights, la plus grosses boîte gay de la ville et le rendez-vous obligé du monde disco. En 1982, Patrick sera malheureusement l'un des premiers « mecs de la nuit » à mourir de ce que les médecins appellent à l’époque le GRID - Gay Related Immune Deficiency. Oui, le SIDA.

Avant d’intégrer la florissante scène disco de SF, Patrick a surtout exploité à fond le laboratoire de recherche musicale du City College et a trouvé le moyen de fourguer ses premiers morceaux à Fox Studio qui s'en sont servis pour illustrer des pornos gays. Le label Dark Entries vient de rééditer ces premiers travaux en double LP sous le nom de School Daze qui n’a bien sûr rien à voir avec le film de Spike Lee mais renvoie à une œuvre pour adultes. Pour parler de cette réédition qui n’en est pas une, on a discuté avec le responsable de ce projet, Josh Cheon.


Noisey : Salut Josh, peux-tu nous présenter ton label, Dark Entries ? Sans forcément évoquer la carrière de Bauhaus.
Josh Cheon : Je suis patron et aussi manager de ce label que j’ai créé en 2009, à San Francisco. On est spécialisé dans la réédition de musique underground des années 70, 80 et 90 et on sort aussi des groupes contemporains qui utilisent ce son analogique qu’on adore. On a sorti une cinquantaine de disques pour l’instant.

Quand as-tu entendu parler de Patrick Cowley pour la première fois ?
La première fois que j’ai entendu la musique de Patrick, c’est grâce à un ami DJ, Jeffrey Sfire. Il m’a fait écouter « Mind Warp » et ma vie a changé pour toujours.



D’où t’es venue l’idée de sortir un disque rassemblant ses vieux morceaux ?
En fait, il y a environ six ans, Honey Soundsystem (le co-producteur du disque) a rencontré John Hedges, l’ancien patron de Megatone Records, le label qui sortait les disques de Patrick au début des années 80. Il était en train de déménager à Palm Springs et nous a invités dans sa cave pour récupérer sa collection de disques, y’en avait plus de deux mille ! Parmi toutes ses archives, on a repéré trois boîtes moisies remplies de bandes magnétiques. Sur certaines de ces bandes, il y avait des morceaux inédits de Patrick Cowley. Ça a fait tilt, on a contacté les amis et la famille de Patrick et on les a beaucoup questionné, on voulait en savoir le plus possible sur son travail. Ça a débouché en octobre 2009 sur la sortie de « Catholic », un album inédit co-écrit avec Jorge Saccarras retrouvé dans la cave de John Hedges que le label allemand Macro avait sorti. À la release party du disque, d’anciens amis de Patrick nous ont demandé si quelqu’un était déjà tombé sur les bandes originales des films pornos gays qu’il avait composées. On s’est tout de suite mis à traquer de ces morceaux.

Comment avez-vous réussi à les récupérer ? Je pensais qu’ils appartenaient à Fox Studio, la boite de productions de porno, depuis les années 70.
J’ai littéralement « déterré » John Coletti, le propriétaire du fameux studio porno Fox de Los Angeles. John avait remarqué Patrick au moment de sa collaboration avec Sylvester et lui a tout simplement téléphoné pour lui demander de composer la musique de ses productions. Patrick a sauté sur l’occasion et lui a envoyé les bandes de ses travaux universitaires, enregistrés au début des années 70. Ça l’a immédiatement branché. On a réussi à localiser la maison de John Coletti à L.A. grâce à une vieille adresse trouvée sur la jaquette d’une VHS porno. Et en mai dernier, j’ai pris l’avion jusqu’à L.A. pour récupérer ces fameuses bandes et les ramener à San Fancisco.

Sais tu si le Electronic Music Lab, créé par Cowley au City College de San Francisco existe toujours ? J’ai lu qu’ils conservaient ce synthétiseur Putney qu’il avait acheté à l’époque.
Ouais, le Music Lab existe toujours. D’ailleurs, un de nos anciens stagiaires a utilisé ce synthé à de nombreuses occasions. Et les groupes RedRedRed et sSleeping DesiresS ont même enregistré des morceaux là bas.



Le troisième et dernier album de Cowley, Mind Wrap, a été enregistré en 1982, alors qu’il était malade et ne pouvait presque plus bouger de son fauteuil roulant. Sa maladie semble avoir imprégné chaque morceau du disque. Penses-tu qu’il a retrouvé à ce moment là l’aspect plus sombre et arty de ses premières œuvres ?
Cet album a été produit entre deux séjours à l’hôpital et il est évident que chaque morceau traduisait la frustration et le désespoir de Cowley face à cette maladie inconnue qui le rongeait de l’intérieur. Pour nous, ses morceaux les plus sombres reflètent complètement l’ambiance des saunas gays de San Francisco à la fin des années 70. Patrick fréquentait beaucoup les librairies du Castro (le cœur du quartier gay de SF) et les saunas du SOMA (South Of Market), à quelques rues de son studio d’enregistrement. Un environnement parfait pour sa musique, en quelque sorte.

Il fumait énormément d’herbe et pas mal de ses chansons étaient en fait des jams hallucinées. Il est indéniable que ses morceaux avaient ce coté druggy que la plupart des musiciens de San Francisco ont fini par développer dans leur musique. La multiplication des « jam bands » - si populaires à SF - et l'atmosphère générale de chaque quartier ont participé à la création de ce son complexe et hybride si spécifique à la ville.En plus de ça, nos échanges avec les anciens collaborateurs de Patrick nous ont montré à quel point les musiciens d’impro et les artistes de jazz ont fortement influencé le son disco. Ces sessions ont énormément inspiré la musique de Patrick. Il y a dans cette ville une mélancolie brumeuse qui transparait dans la musique, comme un avant-goût de la tempête à venir.

Quand tu as entendu les enregistrements de School Daze pour la première fois, t’attendais-tu à quelque chose d'aussi éloigné du son Disco/Hi-NRG qu’il a développé par la suite ?
J’étais complètement sous le choc quand j'ai entendu les bandes en 2007. Je connaissais le travail de Cowley en tant que producteur du groupe post-punk Indoor Life, mais ce n’était rien comparé aux sessions de School Daze. J’étais loin d’imaginer que Patrick avait composé des trucs aussi monstrueux et hypnotiques.



Patrick Cowley est mort il y a 31 ans, que reste t-il de son héritage ? Tu crois qu’il aurait pu avoir une carrière à la Moroder s’il n’était pas mort si tôt ?
Cowley était très novateur et sans lui, il y aurait un énorme vide dans toutes ces scènes new wave, disco, italo et même post-punk. Son héritage est toujours palpable dans des groupes comme New Order, Pet Shop Boys, Hercules and Love Affair, Storm Queen ou encore la plupart des groupes de La Hague estampillés Bunker Records.

As-tu eu des retours de son entourage depuis la sortie de School Daze ?
J’ai envoyé des copies du disque à beaucoup de ses amis et à sa famille. Ils étaient très contents du résultat, d’autant plus que la plupart ne connaissait pas du tout cette partie de l’œuvre de Patrick.

Comment tu choisis ce que tu sors sur Dark Entries ?
Quand j’entends une chanson et que je ressens aussitôt ce truc particulier, je me mets à faire des recherches à propos de l’artiste ou du groupe et on part de là. En ce qui concerne Inhalt et Linea Aspera, ils m’ont été recommandés par des amis. Figure Study, Bezier, Max + Mara sont tous des groupes de potes que je suis depuis des années.

T’as quoi en stock ?
On commence une série spéciale de maxis début 2014, les Dark Entries Editions, avec comme ligne directrice : « musique pour le dance floor ». Le premier disque sera une réédition de Victrola, « Maritime Tatami », puis il y aura celle de « Tarzan Loves the Summer Nights » de Big Ben Tribe. En fait, ressortir tous ces maxis impossibles à dégoter nous permet de compléter notre wantlist italo-disco !

T’écoutes autre chose que de l’italo en ce moment ?
Oui oui, parmi les trucs récents, il y a Slow Walkers (le duo de Liz Harris & Lawrence English), Choubi Choubi, Folk & Pop Sounds From Iraq, William Onyeabor, Ron Morelli, Further Reductions et bien sûr je checke les rééditions à venir sur Dark Entries : Psyche, Crash Course In Science, Le Travo, Lassigue Bendthaus…


Antoine Rough voue un culte à la musique sensuelle ainsi qu'aux fanions des clubs de foot européens, preuve que rien n'est incompatible. Il est sur Twitter - @antoine_rough