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À la rencontre d'Al-Namrood, le seul groupe black metal d’Arabie Saoudite

Ils vivent dans l'ombre, sont farouchement anti-Islam et risquent chaque jour la condamnation à mort.

Nick Chester

Le logo du groupe. Il n'y a aucune photo d'eux car s'ils étaient identifiés, ils pourraient être arrêtés et exécutés. Toutes les images proviennent de la page Facebook de Al-Namrood.
Être un groupe metal anti-chrétien aux États-Unis ou en Europe n'est pas exactement la même chose que d'être un groupe metal anti-islam en Arabie Saoudite. Ici, vos parents se contenteront de vous regarder avec bienveillance et compassion, se disant que vous traversez juste une mauvaise phase. Mais en Arabie-Saoudite c'est une toute autre limonade : en plus d'être mis au ban de la société, ça vous vaudra probablement de passer par la case prison, voire d'être tout simplement condamné à mort.

Voilà ce à quoi s'expose chaque jour Al-Namrood, le seul groupe de black metal en activité au pays des Bani Saoud. Ces trois types vivent aujourd'hui avec une épée de Damocles au dessus de la tête, leurs textes pouvant leur valoir d'être exécutés du jour au lendemain.

Pour en savoir un peu plus sur leur situation, je suis entré en contact avec Mephisto, bassiste et guitariste du groupe.

L'artwork de Ana Al Tughian

Noisey : Comment avez-vous formé ce groupe et que signifie Al-Namrood ?
Mephisto :
Al-Namrood, ce sont trois mecs qui retranscrivent leur agressivité en musique, plus précisément en black metal. Ce qu'on dit à travers notre musique, on le vit. Au début, ce qu'on voulait c'était combiner l'esthétique orientale et la langue arabe avec le black metal. Le principal objectif était d'obtenir quelque chose d'accrocheur et de brutal qui réponde aux codes du black metal.

Al-Namrood est le nom arabe du roi babylonien Nimrod. D'après les dogmes monothéistes, c'était un roi sanguinaire qui régnait sur Babylone avec tyrannie et qui défiait le chef suprême de l'univers. On a choisi ce nom car ce personnage incarne bien le message qu'on veut transmettre. [ Littéralement, Al-Namrood signifie « non-croyant. »]
Qu'est-ce qui vous a motivé à adopter une telle posture dans un pays où la religion dicte presque tout ?
On est nourris à la religion ici, et tout ce qui y touche nous fout la gerbe. J'en ai parlé à un psy qui m'a conseillé de me libérer en disant ce que j'avais à dire — même si ça devait me coûter la vie. C'est ce qu'on fait à travers notre musique. Ici, les gens n'ont le droit de rien faire, et c'est super excitant d'aller à l'encontre de toutes ces règles. Tout ce qu'on fait, on doit le faire en accord avec la Charia. Nos moindres faits et gestes doivent être justifiés par l'Islam, en accord avec la société. Ici, il y a deux sources de pouvoir : la religion et la société. Elles sont liées et complémentaires.
Dans quel sens ?
Même s'il y a beaucoup d'hypocrisie derrière tout ça, il a été démontré que les saoudiens sont satisfaits par le système. Par exemple, dans l'Islam, la musique est souvent interdite, mais les musulmans en écoutent car « Dieu est miséricordieux et il pardonne . » Mais quand on parle de liberté, de faire des choix, alors « Dieu est impitoyable et ne pardonne jamais. » Tout est écrit. Ici, un gosse est élevé pour devenir un bon musulman, on ne lui donne pas le choix de choisir sa religion. La religion et la tradition sont les bases de l'éducation. La liberté d'expression est un crime justifié par le fait que « tout dire peut être un obstacle à la paix. » Tu imagines ? Ici, tu ne peux même pas choisir avec qui tu vas te marier, c'est aux anciens que revient la décision. Mais c'est normal, personne ne s'y oppose.

Comment avez-vous découvert cette musique ? J'imagine qu'il n'est pas facile de se procurer des disques de black metal en Arabie Saoudite.
Quand on a découvert le style, on a commencé soft et on est devenu plus hardcore, on est parti dans les extrêmes. Ce qui nous a séduit dans le black metal, c'est qu'il met en avant l'irrationalité des religions. Bien sûr, d'autres styles le font également, comme le death metal par exemple, mais on a davantage été attirés par le black metal, parce qu'il se rapproche plus du punk — qui est un vrai vivier conceptuel et musical. Se procurer des disques ici est une vraie mission, on achetait des CDs de contrebande dans les pays voisins et on les faisait passer discrètement. On s'est aussi ouvert au monde en lisant des bouquins, obtenus grâce à quelques amis. Et Internet nous permet aujourd'hui d'étendre nos connaissances de manière significative. J'ai lu que vous ne vous affichiez jamais, que vous n'utilisiez pas vos vrais noms et que même vos propres familles ne savaient pas que vous faisiez du black metal. Rester anonymes, ce n'est pas un peu frustrant ?
Pas du tout. On fait ça depuis qu'on est petits. Depuis très jeune, on a un vision différente du reste de la société et avec le temps on a compris que partager nos idées pouvait nous apporter de gros problèmes. Certains ont essayé de s'intéresser à ce qu'on disait et partageant nos idées, mais la plupart ont fini en taule. Donc, s'isoler de l'environnement qui nous entoure c'est quelque chose qu'on fait depuis notre plus jeune âge. Quand on s'est mis à la musique, on a simplement suivi le même schéma.

Il y a énormément de groupes anti-religion, mais très peu s'en prennent à l'Islam. Pourquoi, à ton avis ?
Simplement parce qu'ils ne savent pas ce que c'est. Aujourd'hui, le christianisme est une religion très passive qui ne régit aucun état et qui compte peu de restrictions. Même si les gens en ont après l'Église, ça n'a rien à voir avec ce qui se passent au sein des régimes islamiques. En Europe, on peut critiquer l'Église sous couvert de la liberté d'expression, ce qui n'est pas possible au Moyen-Orient. Le système ne nous le permet pas. Le Moyen-Orient est le seul endroit sur terre où l'Islam a une place aussi importante dans la société. On est en 2015, mais la politique doit-être en accord avec les lois dictées par la charia. Il y a 400 ans, l'Église Chrétienne était liée à l'État et faisait régner la terreur, mais c'était il y a 400 ans !

Comment vous faites pour enregistrer ? J'imagine que ça ne doit pas être simple.
Les problèmes qu'on rencontre sont vraiment colossaux — c'est un peu comme vivre dans une cave et vouloir installer l'électricité. Dans les pays les plus radicaux, cette musique est considérée comme un crime par la loi coranique. Donc on vit isolés, on protège notre identité et on ne dit surtout pas qu'on s'intéresse au black metal. C'est top secret. Ce qu'on fait est déjà assez risqué, donc si en plus on s'expose, ça le sera encore plus. Les problèmes qu'on rencontre ne se résument pas à ça. On manque aussi d'équipement pour enregistrer et faire de la musique décemment, mais pour importer du matos c'est encore une autre histoire.

Vous avez déjà joué en live ?
Non, c'est illégal, on pourrait être condamnés à mort pour ça.

Dans vos textes, vous parlez beaucoup des démons et des d jinns de l'Arabie pré-Islam. D'où vous tirez cette inspiration ?
A l'école on nous a appris que les peuples arabes vivaient dans l'obscurité la plus complète avant que l'Islam n'apporte la lumière, et on trouvait ça plus intéressant que l'histoire post-Islam. On aime aussi les contes Arabes du Moyen-Âge comme Les Milles et Une nuits, donc on s'en inspire.

Vous avez décidé d'intégrer des instruments orientaux dans vos morceaux. Parlez nous de tout ça.
Oui, quand on compose un morceau, sur certaines parties on se dit qu'on devrait utiliser des instruments orientaux, comme le oud ou le qanun. Le plus dur c'est d'arriver à combiner le quart de ton et les accords de la guitare. Une fois que c'est fait, le reste vient tout seul. On est pas des experts en production, on essaye juste de faire la musique qui nous plait et qu'on aime entendre. Certaines choses viennent naturellement, d'autres demandent plus de travail.

Tu penses qu'un jour l'Arabie Saoudite aura une scène metal à part entière?
Vu la direction que prend le pays en ce moment, je pense que ça n'arrivera pas avant un petit millier d'années.