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En 1997, Charles Bronson n'était pas là pour servir la soupe

Sameet Sharma

Marc McCoy revient sur la carrière fulgurante du groupe hardcore le plus rageur des années 90 et sur l'embrouille de Das Oath avec Virgin.

Charles Bronson aurait pu rester un petit groupe anonyme de Dekalb dans l'Illinois. Mais tout comme l'acteur d'Un Justicier Dans La Ville 1, 2, 3, 4 et 5, ils ont, sans prendre de gants, explosé à la face de toute une génération. Composé de musiciens qu'on retrouvera plus tard chez les piliers du hardcore/punk crust (Los Crudos et MK-Ultra), Charles Bronson s'est séparé en 1997. Tous ses membres ont pris des chemins différents, mais tous sont restés dans la sphère punk, et celui qui a fait le plus parler de lui s'appelle Mark McCoy.

Depuis la fin de Charles Bronson, McCoy a voyagé aux quatre coins du monde, de San Diego à Amsterdam. Il s'est lancé dans l'art et le graphisme et a créé son propre label, Youth Attack Records, à l'origine pour ressortir la discographie de Charles Bronson et contrer les bootlegs. Mais après 15 ans et plus de 100 références, Youth Attack est devenu un référence incontournable du hardcore.

S'il a horreur de la nostalgie et des louanges, Mark a, en revanche, toujours la rage et nous l'a prouvé dans une discussion au cours de laquelle on est revenus ensemble sur Charles Bronson, la scène hardcore et la vie en général.

Noisey : Il y a 20 ans tu donnais ton premier concert avec Charles Bronson, ça te fait quoi quand tu y repenses ?
Mark McCoy :
Je me dis que j'ai de la chance. Avec Youth Attack, je fais ce que j'aime et je travaille avec des gens créatifs. Pour moi, la vraie vie c'est ça : faire ce que je veux sans avoir besoin de personne. Je m'investis énormément dans ma musique et mon boulot de designer, ça représente énormément de travail. Mon but est de faire découvrir aux autres ce que je fais. Parfois, un projet peut prendre plusieurs années avant d'être bouclé. J'essaye toujours de repousser mes limites, sinon à quoi bon ? Je veux continuer à progresser, à m'améliorer.

Selon toi, comment a évolué le hardcore/punk depuis le milieu des années 90 ?
À l'époque, je ne mâchais pas mes mots, comme la plupart des mecs butés aux idées bancales. Mes parents me payaient l'école, je devais juste bosser un minimum et faire acte de présence, ce qui n'était pas très compliqué. Ça m'a laissé pas mal de temps libre pour aller à plein de concerts. Chaque semaine, je découvrais des groupes qui apportaient du neuf.

Mais la plupart des gars qui faisaient du hardcore avaient un comportement de victime. La culpabilité était leur motivation principale, les mecs voulaient être les plus fautifs et coupables possible ! C'était comme d'aller à l'église pour eux. J'aimais la musique mais je ne me sentais aucun point commun avec cette scène. Même si à la base, c'était aussi l'attitude de Charles Bronson. Ce qu'on faisait était assez hardcore, on provoquait et on cherchait volontairement à se faire pointer du doigt, mais j'ai toujours pensé qu'on était un peu en marge. Ça a rendu notre musique plus intéressante car dans un certain sens, notre comportement était absurde. Beaucoup de groupes que j'admirais étaient sûrement composés de types affreux, mais c'était cool.

Quand je repense à tout ça, je me dis que le hardcore fera toujours partie de moi, tant que ça ne vire pas à la nostalgie. Dès que je sors un nouveau projet, je me pose la question : en quoi ce truc est différent de ce qui existe déjà ?

Premier concert de Charles Bronson au NIU student lounge en 1995. Photo - Todd Wuss

OK, donc une reformation de Charles Bronson ou Das Oath ne t'intéresse pas.
Non, je trouve ça pathétique. Les groupes qui se reforment me font trop pitié. Ca me rappelle ma jeunesse, à l'époque, quand on faisait un choix, on l'assumait. Les potes allaient et venaient. Si j'en perdais un, je m'en refaisais un autre aussitôt. Ces choses-là se font naturellement. Et quand on devient adulte, on a des thérapies de groupe, des réunions, etc. Tout le monde est terrifié par le temps qui passe. Plus la mort approche, plus les gens veulent revenir à l'enfance. Ils se mettent à faire des choses désespérées et folles comme avoir des gosses ou reformer leurs anciens groupes. J'ai trop de respect pour mon travail pour faire en sorte qu'il ne soit pas mis de coté.

Comment a évolué Youth Attack depuis sa création ? À la base, tu avais juste monté le label pour sortir la discographie de Charles Bronson.
Quand le groupe a splitté, j'ai bougé à New York et j'ai perdu tous les contacts que je m'étais faits. Deux ans après, le double CD Complete Disccoraphy est sorti, et à l'époque, la scène traversait de gros changements, plein de nouveaux groupes émergeaient. Donc, une fois mon Master en poche, je me suis replongé à fond dans la musique. Ce n'était pas difficile de trouver des groupes, mais je n'avais aucune idée de ce que j'étais en train de faire. Je n'avais pas d'ordinateur et je ne savais pas comment fonctionnait un label. Je voulais juste que ça ne devienne pas un business, sinon ça aurait été claqué.

Le label a survécu grâce à notre musique, parce que d'un point de vue business, c'était une catastrophe. Je ne suis jamais rentré dans mes frais, mais ce n'est pas important. Je ne me projette pas dans 5 ans, je ne me demande pas si je dois ouvrir un plan d'épargne retraite, je veux juste franchir une nouvelle étape. Je ne voulais pas que le label grossisse, j'aurais préféré qu'il reste comme il était au début, plus intime. La notoriété ne m'intéresse pas, socialement ça n'apporte rien de bien. Je me fous de ce que pensent les gens de tel ou tel truc. Certaines personnes ne savent même pas ce que je fais, mais si mon travail plait à certains, alors tant mieux. La seule chose qui m'intéresse, c'est le produit fini. Une fois que le projet est sorti, je passe à autre chose.

Le dernier concert de Charles Bronson en 1997.

Parmi tous ceux que tu as connus, il y a un groupe avec qui tu as le plus aimé jouer ?
Dans Charles Bronson et Das Oath, je jouais avec de bons potes à moi et l'écriture était un processus intuitif. Failures était un groupe un peu moins fun. Mais c'était voulu, et c'était plus enrichissant. On passait peut-être trois ans sur un album, ce qui peut paraitre énorme, surtout pour des disques de 14 minutes. Quand j'en ai eu fini avec mes différents groupes, j'ai pensé que le temps était venu de ralentir un peu la cadence et d'envisager les choses différemment. Je prenais le bus de New-York jusqu'au studio Dead Air de Will Killingsworth, dans l'ouest du Massachusetts. C'était à cinq heures de distance. On travaillait d'arrache pied, jusqu'à l'épuisement, toute la nuit, puis le week-end suivant j'y retournais et bien souvent on reprenait tout à zéro. J'ai dépensé un paquet de pognon dans les trajets en bus. Heureusement que Will était suffisamment patient pour bosser avec moi.

J'ai été surpris de voir que Das Oath a tenu aussi longtemps, malgré l'éloignement géographique. C'était dur de bosser avec une moitié du groupe aux Etats-Unis et l'autre aux Pays-Bas ?
On préparait tout à l'avance. On avait des engagements à tenir. Nate Wilson et moi on pouvait prendre un vol pour Amsterdam, tout comme les autres gars pouvaient venir ici. On n'a jamais été blindés, mais on était jeunes et on s'en sortait. Comme il était musicien, Marcel Wiebenga, le batteur, recevait des subventions de l'état néerlandais. Pour les autres, on avait nos propres labels et ça nous suffisait financièrement. Au fil du temps, Marcel n'a plus reçu de subventions, les gars ont arrêté leurs labels et ont commencé à trouver des jobs stables. C'est comme ça que, petit à petit, le groupe a sombré.

Parle-nous un peu de ce procès que Virgin vous a collé à la suite de l'album Virgin Mega Whore .
Un mec bizarre n'arrêtait pas de passer chez nous, pour nous voir. À l'époque, j'étais impliqué dans pas mal d'activités dont je ne parlerai pas et je ne savais pas ce qu'il voulait, donc je l'esquivais à chaque fois. Ça a duré des semaines. Il est revenu plusieurs fois et à chaque fois, mes colocs inventaient des histoires pour qu'il se barre. C'était bien avant qu'ils arrêtent Jeff Jelen, l'un des membres du groupe, à Chicago. Jeff m'a passé un coup de fil et m'a dit que Virgin nous avaient attaqué en justice et demandaient 60 000 dollars de dommages et intérêts.

Ça nous a bien fait marrer parce que la moitié des infos des avocats n'étaient pas vérifiées. Il s'avère qu'un autre groupe punk de la côte Ouest, composé exclusivement de filles, portait le même nom que nous. Ils pensaient qu'on formait un seul et même groupe ! On leur a simplement dit que le groupe s'était séparé et ils ont retiré leur plainte. Ce qui est beau, c'est que six mois plus tard, Virgin Mega Whore était en vente au Virgin Mega Store.

Ahah ! Qu'est ce qui est arrivé en premier, la musique ou le dessin ?
Le dessin. La première fois que quelqu'un m'a dit que je savais bien dessiner, j'avais six ans. Un flic était venu dans notre classe pour nous donner des conseils de sécurité, les trucs classiques que nous répètent nos parents comme « ne pas accepter les propositions d'un étranger. » Le flic nous avait laissé des dessins sur la sécurité à colorier. Je me rappelle avoir colorié un flic comme personne. J'espère que j'ai toujours ce dessin quelque part. À chaque fois que j'en avais l'occasion je dessinais secrètement en classe. J'avais dessiné des scènes de guerre et des labyrinthes super complexes pour mon père. Finalement, mes dessins ont toujours la même gueule aujourd'hui.

J'ai lu que tu étais allé en école d'art. Je comprends que ton travail soit avant tout conceptuel mais est ce que ce que tu as appris des trucs là-bas ?
Non, je n'ai pas appris grand chose en école d'art. La plupart des gens ne faisaient qu'y passer. D'ailleurs, j'ai du mal à me dire que certains d'entre eux font encore des trucs aujourd'hui. Même au lycée, personne ne travaillait à la maison. Je ne sais pas ce qu'ils faisaient. Tout ce que j'ai pu réaliser jusqu'à aujourd'hui, c'est grâce à ma bonne étoile et à toutes les erreurs que j'ai faites et répétées. Tous les jours je fais les mêmes choses, mais malgré tout, je n'ai pas l'impression d'avoir fait tout ce que je devais faire.

Il y a certains projets que tu aimes plus que d'autres ?
Je dirais le LP Rodeo de SQRM, celui avec un clown sur la cover. Pour moi, c'est un classique. Il est tellement humiliant. Ses yeux en larmes totalement miséreux et ce maquillage bizarre représentent bien la frustration qu'on endure chaque jour. J'aime bien la cover du deuxième EP de Hoax aussi. On voit un militaire haut gradé qui a pour tête un tas de pierres. Le but était de mettre en avant toutes ces décisions militaires stupides.

Tu fabriques aussi des produits dérivés à l'effigie de ton label comme des lames de rasoir, des bonbons ou encore des nœuds coulants.
Youth Attack c'est un art de vivre, donc les T-shirts en sac poubelle, les gants de protection pour les CD et les sacs à vomi font tous partie du label. Ça peut paraître stupide, mais c'est une manière de dire des choses vraies et ça prouve une nouvelle fois que la vie est absurde.

La mort occupe une place importante dans tout ce que tu fais. Je pense notamment à tes trucs pour Hoax ou à tes séries Manners Journal et When I Die .
Accepter la mort c'est accepter d'être en vie. C'est à moi que revient le choix d'apprécier ou non chaque jour. Je n'ai pas peur de la mort, j'essaye juste de la comprendre.

C'est quoi ton prochain projet ?
Je suis en train de terminer une série de dessins à l'encre pour l'expo Devouring Ghost qui aura lieu à la galerie Slowboy de Düsseldorf ce mois-ci. J'ai commencé cette série en 2010 et depuis j'ai pas arrêté. Il y aura neuf dessins, chacun d'eux m'a pris entre cinq et huit mois de boulot. Ce sera la suite de l'expo Hallow de Los Angeles qui datait de 2009. Les nouveaux dessins sont plus denses et dans un style plus architectural que la première série.

Et niveau musique ?
Je joue dans un groupe qui s'appelle Absolut Power avec Chris O'Coin et Ian Jacyszyn de Suburbaite ainsi que Will killingsworth et Andrew Jacmauh de Failures – une équipe de choc, en gros. On a travaillé secrètement sur un album et j'ai vraiment hâte qu'il sorte. City Hunter de Denver vont enregistrer leur prochain album dans peu de temps et je suis vraiment possédé par ce projet. C'est le meilleur truc que j'ai écouté depuis un bon moment. The Repos vont également enregistrer un nouveau EP, Poser, et ce sont les morceaux les plus crades qu'ils n'ont jamais faits.


Sameet Sharma est sur Twitter - @SFTLLTR

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