Tour de Franc(ophoni)e : Montréal

De KCLMNOP à Femminielli Noir en passant par Le Cimetière des CD, Vengeful et le Bar Octobre.

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févr. 23 2015, 12:25pm

Je viens de Laval, une sinistre banlieue au nord de Montréal reconnue pour ses centres commerciaux, sa corruption institutionnalisée, ses bars de danseuses et sa délinquance juvénile motivée par l’ennui. Même les buvards dans les parcs n’étaient en fait que prétextes pour meubler le temps. De ce que je me souviens, le seul groupe à provenir de là est Redcore, du nü-métal très formaté au point d’intégrer des rollerblades dans leur clip. Je vous épargne les détails, mais mon lieu de prédilection était un bar tenu par un ancien boxeur à demi-comateux : « Le beu de Chomedey ». La barmaid ne posait jamais de questions et me servait des quilles de Labatt 50 et des crèmes de menthe (folle jeunesse) pendant que je chargeais le jukebox de Robert Charlebois et de Lynyrd Skynyrd.

Rapidement, mes rares amis et moi-même ne cherchions que des plans pour traverser le pont et atteindre ce qui semblait pour nous la terre promise : Montréal. Et effectivement, mon amour des lieux crados et de l'acouphène y a été comblé. C'est un peu moins vrai maintenant avec la gentrification et les abus policiers, mais il y a toujours moyen d’y trouver son vice.


LE CIMETIERE DES CD
L’éducation musicale de beaucoup ici s’est construite avec l'homologue québécois de MTV : Musique+. Aujourd’hui, davantage un calmant pour jeunesse ritalinisée accroc à la télé-réalité, ils avaient à l’époque une réelle volonté de diffuser de la musique. On pouvait tomber sur des clips ultra obscurs, notamment un délire en stop-motion digne de Svankmajer du groupe rap Traumaturges, lors d’émissions tendance. Le plus formateur était Le cimetière des CD animé par Claude Rajotte. J’y ai découvert Mr. Bungle, Primal Fear et plusieurs autres groupes qui m’ont détourné un peu de l’autoroute metal tracée devant moi par Metallica et Pantera. Le point culminant de son émission était la destruction de l’album jugé le plus mauvais de la semaine par différents procédés, notamment avec une pelle mécanique. Rajotte a ressuscité la formule il n'y a pas longtemps, mais je ne pourrais pas vous dire l’état de la chose.

KCLMNOP
Je suis loin d’être un expert en matière de rap québécois et réfère donc les plus curieux à 10Kilos, Traumaturges (les fondateurs du style québécois avec leur manifeste Rap Sale Montréal et « La Traumatorture » ) et Les Anticipateurs. Pour les besoins historiques de l’article, je me dois de mentionner KCLMNOP qui m’a introduit au rap en même temps que le Wu-Tang Clan. En 1995, ce rappeur prenait le contrôle des ondes avec « Ta Yeule ». Son album du même nom a eu un certain succès critique rapidement teinté par un chapelet d’accusations et d’incarcérations : agression sexuelle grave (coupable, 54 mois de pénitencier, mais selon lui c’était uniquement parce que le juge avait écouté son album avant le verdict), importation de kétamine indienne (acquitté en se défendant lui-même) et menaces proférées en ligne envers la police et l’escouade tactique (incarcération préventive, à mon souvenir). Sa chaîne YouTube offre une bonne cartographie de ses aventures post-rap. Par exemple, il a été obligé de filmer toutes ses relations sexuelles pour être sûre de ne plus se faire poursuivre et autres conspirations contre sa personne. Vrai ? Faux ? Qui sait... Il s’est récemment recyclé dans le « home staging ».

LA BRASSERIE DOWE
La Dowe était LA bière des Québécois jusqu’à ce qu’elle se mette à tuer ses consommateurs les plus assidus. La brasserie, rachetée en 1967 par O’keefe, fut abandonnée en 1995 et devint un lieu de prédilection pour les explorateurs urbains et, bien sûr, les concerts interlopes. J’y suis allé pour la première fois en automne 2005 pour une soirée bruitiste du toujours très actif Grkzgl, qui était accompagné de LCEDP et TerroristKriss). Les installations audio dans les cuves résonnaient à mort, donnant l'impression que la ruine que représentait l'édifice allait s'écrouler. Le souvenir est d’autant plus fort que j’ai appris a posteriori que le lieu était isolé à l’amiante et donc hautement toxique et cancérigène.

BODYSERPENT VS DAVID KRISTIAN VS PAINSTATION
Le 24 octobre 2006 fut la plus belle soirée de ma vie, aucun doute là-dessus. C’était pendant le Festival du Nouveau Cinéma, après une projection de Heads of Control de Pat Tremblay et de La Belle bête de Karim Hussain. L’afterparty qui suivait avait comme attraction centrale un duel entre la défunte formation black metal BodySerpent (dont Pat Tremblay a réalisé les vidéoclips : celui-ci et celui-là) et l’incontournable musicien électronique David Kristian. En guise de garniture : Protoschoogirls se faisant shibariser contre du corpsepaint. C'était déjà assez génial comme concept, mais il y avait en plus un Painstation à proximité. J'y ai passé la soirée à me faire cravacher et électrocuter la main. Mémorable, et comme je n’ai pas pris de photo, je vous laisse la vidéo explicative. D’ailleurs, veillez bien à choper le nouveau long-métrage de Pat Tremblay, Hellacious Acres : The Case of John Glass.

VENGEFUL À ROUYN-NORANDA
On sort de Montréal pour un bout. Le 5 mai 2007, je descendai à Rouyn-Noranda avec Vengeful pour filmer leur concert en compagnie des Ghoulunatics et Anonymus. Le metal « accessible » m’horrifiait encore à l’époque, mais Vengeful était selon moi (et c’est encore le cas aujourd’hui, kif-kif avec Gorguts) les meilleurs représentants du death metal québécois. Tout ça pour dire que Rouyn est une ville à 7/8 heures de route de Montréal et qu’en plus de sa longueur, le trajet se distingue par deux points très importants. 1/ un tronçon de plus de 100 km au milieu d’une réserve faunique. Des gens y crèvent chaque année en raison de la piètre qualité des routes l’hiver (oui, l’hiver en mai) 2/ Une quasi absence de services ambulanciers.

Tout s’est étrangement très bien passé malgré le climat memento mori à couper au couteau dans la voiture. Ce voyage était pour moi l’occasion de voir ce territoire où je n’aurais probablement jamais mis les pieds, et aussi de rire un peu de la consanguinité, disons-le. C’est à Rouyn que j’ai rencontré les metalheads les plus défoncés. Je n’ai jamais vu depuis une foule aussi affamée. Vengeful n’ont pas eu le temps de gratter leur premier riff que ça s’entredéchirait déjà dans le pit. Impossible de ne pas être contaminé par cet esprit festif même lors d’Anonymus, un groupe que je n’avais jamais pu blairer jusque-là (sauf avec Mononc’ Serge). On aurait dit que la jeunesse abitibienne s’était entraînée toute sa vie pour crever dans un auditorium beige de région. Mon cynisme urbain a pris une solide claque ce soir-là et je me suis promis de ne plus jamais prendre de posture ironique. Ondes Chocs a fait un topo complet sur la scène de Rouyn qui explique en détail le pourquoi du comment.


LE BAR OCTOBRE
J’ai vécu d’excellents concerts noise à Montréal, notamment celui précédemment cité et Merzbow à la Sala Rossa, mais le plus jouissif fut sûrement celui du 20 mars 2010, au Bar Octobre, à Québec. L’élite du petit monde industriel québécois s’y était donnée rendez-vous : Hyena Hive, Âmes Sanglantes, Wapstan et Mise-À-Mort (composé d’un membre des défunts The Vault). L’espace était idéal pour ce type de concert : sous-sol humide et murs peints en noir. Je me souviens surtout des portions gigantesques de vin servies ce soir-là. J’étais complètement torché quand Hyena Hive a décidé de tester la stratégie de « s’en prendre à l’audience ». Un grand moment d’amour et de fraternité. L’Octobre a malheureusement fermé ses portes un an plus tard, en raison d’un dégât des eaux, ponctué par des plaintes bidons des autres commerçants du quartier (la ville de Québec ne brille pas par sa tolérance pour la culture autre que bourgeoise). B. Julian de Hyena Hive est aussi fondateur du label NSN et militant HNW chez MAUSSADE.


FEMMINIELLI NOIR
Retour à Montréal. Dernier bon souvenir à la Casa del Popolo en janvier 2014. J’ouvrais pour Femminielli Noir avec Un Regard Froid et mon set n’était vraiment pas au niveau. Le comble : un de mes instruments (un moteur de ventilateur avec microcontact, on fait ce qu’on peut) qui refusait de fonctionner a simplement explosé. J’avais la rage. Mais la collaboration entre le suave Femminielli (Bernardino Femminielli) et Noir (Jesse Osborne-Lanthier), la plaie et le couteau en somme, a complètement déprogrammé ma haine. La seule façon de bien les écouter est de s’enfermer dans une pièce illuminée par des stroboscopes industriels, l’enfumer avec de la glace sèche ou du monoxyde de carbone et de se briser des verres et des pieds de micro sur la tête. Bon, pour les moins téméraires, ils ont également un bandcamp. A bon entendeur.


Frédérick Maheux est vidéaste sous le nom de Lamashtu et il parle mieux français que vous.