Voici DOOKOOM, le groupe que l’Afrique du Sud veut interdire

Ils emmerdent la nation Arc-en-ciel, ont la haine à 3000 % et viennent de signer sur un label... marseillais !

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28 octobre 2014, 1:00pm

Lorsque la Compagnie hollandaise des Indes orientales déboule au Cap au 17ème siècle, l'esclavage est au cœur des rapports sociaux entre colons européens et populations originelles... Sauf côté libido, où les européens dérogent volontiers à leur thèses racialistes. Le résultat ? Une des ethnies les plus diversifiées au monde, descendante directe des esclaves venus d’Afrique de l'Ouest, mais aussi d'Indonésie et d'Asie, sans oublier les indigènes Khoe et San (ou Khoisan). Leur langage, l'Afrikaan, est un mélange de plusieurs dialectes. Contrairement à l'Occident, ici, le terme « coloré » n'est pas un terme raciste vieillot : il a cimenté l'ordre établi par le Parti National durant l'Apartheid, et a servi à classifier un groupe entier de personnes qui n'appartenaient jusque là à aucune catégorie de ce monde hierarchisé: ni noir, ni blanc, ni esclave.

Dans cette économie, les fermiers blancs restent riches et éloignés des travailleurs noirs ou colorés, mais les politiciens noirs se sont enrichis aussi, et leurs électeurs ne peuvent plus s'identifier à eux : un large pan de la population n'a plus aucun recours possible pour se faire entendre. En 1994, l'Ambassadeur Sud-Africain de la Paix, l'archevêque Desmond Tut, inventa l'expression « Nation Arc-en-Ciel » pour décrire le futur fait de pluri-culturalité, d'amour, d'harmonie ethnique et de démocratie auquel tout le monde s'attendait après les centaines d'années d'esclavage et la longue période de régime totalitaire ségrégationniste pro-blanc qui ont considérablement affaibli le pays. Sauf que ça ne s’est pas vraiment passé comme ça.

Pandémie de sida galopante, persécution économique, discrimination et taux de criminalité surréaliste continuent à saigner une population qui vit, dans 10 % des cas, sous le seuil de pauvreté, avec près de la moitié des surfaces urbaines occupées par les townships [bidonvilles] et un taux de chômage qui plafonne à 40 %. La fin du régime de l'Apartheid continue de faire des copeaux.



Photo - Mads Norgaard

C’est dans ce contexte qu’intervient DOOKOOM, formation electro-hip-hop incendiaire, dont le clip « Larney, Jou Poes » a scandalisé AfriForum, une association pour les droits civils de la population blanche, qui a immédiatement demandé à ce qu'il soit retiré de YouTube. Le morceau, dont le titre pourrait se traduire par « Hé Patron, Va Te Faire Enculer » est délibérément provocateur, et joue avec les tensions raciales qui gangrènent le pays depuis longtemps. Il met en scène des noirs et des « colorés » armés de fourches et de tracteurs, qui s'apprêtent à raser la ferme de leur patron. Ce symbole de la libération des noirs et des métis terrifie tellement l'AfriForum - dont la mission est soit-disant la protection des droits des minorités, mais qui agit en fait uniquement dans l'intérêt des blancs et des Afrikaners qui se sentent menacés - que ses membres ont signalé la vidéo pour « incitation à la haine » et ont porté plainte auprès de la Comission des Droits de l'Homme sud-africaine.

DOOKOOM est une réaction au chaos de l'Afrique du Sud contemporaine. On peut l'entendre dans leurs beats agressifs, leurs synthés distordus et leurs paroles sans concessions. Isaac Mutant, l'un des membres fondateurs de Dookoom, reste extrêmement discret sur sa vie privée. Il a fricoté avec les gangs les plus notoires et dangereux de Mitchells Plain (aux alentours de Cape Town). Il a sorti trois albums bourrés de hits underground, distribués sur cassettes, CDs, puis sur les sites de torrent - sans récolter un seul centime. Il a joué avec les légendes locales comme Plain Madness, et a collaboré avec Die Antwoord sur leur premier album. Il a aussi joué live avec Public Enemy. Après son couplet, Mutant a tout simplement refusé de rendre le micro, et a repris les couplets de Chuck D sur « 911 Is A Joke », laissant le leader de Public Enemy abasourdi et admiratif sur le côté de la scène.

À force de rapper dans un mélange d'anglais, d'Afrikaan, et de Sabela (un langage secret utilisé en prison et parmi les gangs de métis), et d'opérer à la frontière de l'industrie musicale, Isaac Mutant en a eu assez. Frustré, fatigué, il était sur le point de tout laisser tomber quand il a rencontré le beatmaker Human Waste, qui se trouvait dans une situation similaire. Figure du hip-hop en Afrique du Sud depuis pas mal d’années, Human Waste était fatigué du son boom-bap old school qu'on lui demandait sans cesse de recréer.

Avec L i L i † H, une chanteuse dream pop, le graphiste SpoOky et Roach, le DJ/garde du corps de Mutant, ils ont ainsi formé DOOKOOM, qui déclasse de très loin les tentatives subversives de Neill Blomkamp ou Die Antwoord. Pour eux, le cercueil de Mandela est piégé et la nation Arc-en-ciel ne peut se conjuguer qu'en niveaux de gris. On a été les rencontrer pour essayer d’en savoir un peu plus sur ce groupe bien déterminé à destabiliser son public et qui vient de sortir son premier EP sur un label... marseillais (eh ouais) !



Photo - Roger Young

Noisey : Ça signifie quoi exactement Dookoom ?
Isaac : Dookoom, c'est un putain de groupe, mon pote.
Human Waste : C’est comme quelqu’un qui aurait été frappé par une malédiction, tu vois ? Initialement, le mot est issu de la culture Sangoma [terme zoulou utilisé pour désigner les guérisseurs traditionnels]. Mais au Cap, le Dookoom s’est chargé de tout un tas de connotations malfaisantes.
Isaac : En gros, un Dookoom, c'est un cafre, un renoi, mais c’est surtout quelqu’un qui a une importante dimension mythologique. J'ai grandi dans le ghetto et et là-bas, il y a beaucoup de mystères autour du Dookoom. C’est un concept qui porte une très grande part d'ombre et d'obscurité, même si ce n'est pas nécessairement vrai. Un Dookoom, c'est aussi et surtout ce à quoi les gens ne s'attendent pas. On se reconnait dans ce côté paria, incompris.

Bon, on se débarrasse direct des comparaisons avec Die Antwoord ? Qui veut y aller en premier ?
L i L i † H : Déjà, Dookoom n'est pas Hip-hop. Ce n'est même pas du putain de rap. Ça n'à pas à être comparé avec quoi que soit.
Human Waste : La vraie question c’est plutôt : est-ce que Isaac est authentique là où Ninja ne serait qu’un poseur arty ?
L i L i † H : Moi je pense que Dookoom c'est de l'Art, au même titre que Die Antwoord. On raconte des choses différentes, c'est tout. Nos grolles sont justes un peu plus sales que les leurs.
Human Waste : Regarde-la ! C'est une putain de machine à punchlines !

Pas de beef avec Ninja donc ?
Isaac : Carrément pas. À l'époque du morceau « Wie Maak die Jol Vol » j'ai bossé avec lui, il m'a payé, et basta. Je n'ai jamais fait partie de Die Antwoord, je suis juste apparu en featuring sur un track. Il m'a payé du Jagermeister. Et y'a pas de beef avec quelqu'un qui te paye du Jagermeister.

Comment ça se passe en ce moment pour la nation Arc-en-ciel ?
Human Waste : Ça se passe très bien si t'es blanc.
Isaac : Tu sais, ce pays n'a rien de peaceful. Après en ce qui concerne l'arc-en-ciel...
L i L i † H : T'arrives à faire un arc-en-ciel avec du noir et du blanc toi ?

Mandela n’a rien arrangé ?
Roach :
Nelson Mandela est mort et enterré, mec.
Isaac : Mandela, c'est une rock star.
L i L i † H : C'est le Kurt Cobain d'Afrique du Sud.
Human Waste : Rhaaa punchline encore !
L i L i † H : Laisse Mandela où il est. Il a fait de son mieux frère.
Human Waste : C’est une icône pleine de paradoxes. Mandela est un personnage auréolé d'un certain paternalisme, genre Oncle Tom contemporain. Toute cette condescendance, cette subordination inconsciente, fout grave la haine à pas mal de noirs. Et cette colère n'est jamais analysée dans les médias.
L i L i † H : Mais l'échec du modèle social sud-africain, les blancs en souffrent aussi en fait. Va à Benoni, un quartier Zef [mouvement précisément surexploité par Die Antwoord, qui oscille entre white trash, réhabilitation de la culture prolo à base de bling bling ou de tuning, et revanche sociale hyper-ostentatoire] en banlieue de Johannesburg... Là-bas, t'as des blancs, complètement cramés, qui vivent sous des tentes. Et les mecs sont posés directement sur la route principale. Cette pauvreté, elle innerve les populations blanches ou noires, sans distinction.
Isaac : Mon avis, c'est que les blancs feraient mieux de baiser un peu plus avec les « colorés ».

Les « colorés » ?
Isaac : Les métis, ni blancs, ni noirs, ni rien, ils sont les derniers laissés pour compte des sociétés raciales comme la nôtre. Quelle place pour les moitiés d'indiens, de chinois ou d'indonésiens en Afrique du Sud ?
L i L i † H : Paradoxalement, ils représentent le futur de ce pays.
Isaac : Il n'y a pas de nation arc-en-ciel, c'est une putain de farce. Ce pays est complètement niqué, sauf que tu n'as pas le droit de le dire. La subversion dans les discours créatifs est bannie ici. La colère n'a pas le droit de s'exprimer en Afrique du Sud.
L i L i † H : On est usés de devoir toujours asséner le même motto genre « ouais tout va bien ici, venez faire du tourisme chez nous et claquer tout votre blé ». En dehors de propos pro-Africains ou pro-Sud africains, tu ne peux t'exprimer sur rien. Alors les critiques du modèle post-Apartheid, je ne t'en parle même pas.
Isaac : Dis-toi que « Jou Poes My Larney » est un morceau complètement triquard chez nous.


Photo - Mads Norgaard

Ça veut dire quoi d’ailleurs, « Larney » ?
Roach :
« Larney », ça signifie patron. Ton larney, c'est ton responsable, le mec à qui tu dois rendre des comptes tous les jours. La suite du titre se passe de traduction je pense... « Jou Poes ».
Human Waste : Pour « Fuck You ! »
L i L i † H : Attends, attends, « Jou Poes » ça signifie plutôt vagin en fait.
Isaac : Ouais, c'est un genre de mix entre « cunt » et « fuck you ».

Lorsque vous avez clippé le morceau, ça leur a fait quoi aux fermiers justement de gueuler « va te faire foutre » à leur patron ?
Isaac : C'était une grande première pour eux. Ils ont pu insulter leur employeur, sans se faire virer et en continuant d'être payés ! C'était autorisé, ces travailleurs avaient ce droit, pour une journée. Le lendemain du tournage, ils m'ont confiés que quelque chose s'était passé en eux, comme une rupture. Pour la première fois, le poids post-racialiste d'Afrique du Sud n'avait plus la main sur eux.
Human Waste : Enfin bon, lorsque l'on tournait, le proprio des terres a du se déplacer pour dire à ses ouvriers : « c'est ok les mecs vous avez le droit de m'injurier, vous ne serez pas poursuivis et vous garderez votre job. »
Isaac : C'est comme si certains vivaient encore sous le régime de l'Apartheid.

AfriForum, une association communautaire qui protège les droits et privilèges des afrikaners vous traine en justice à propos de ce morceau...
Human Waste : Ouais putain c'est hallucinant cette histoire. Regarde, les ouvriers agricoles manifestent actuellement pour une hausse de salaire. Aujourd'hui, ils réclament environ cinq dollars par jour [en fait pour beaucoup de « colorés » et de noirs, le salaire journalier ne dépasse rarement les cinq dollars. Au delà des discriminations, ils sont d'authentiques persécutés économiques en Afrique du Sud ] pour se casser le dos dans les champs, sous un soleil de plomb. On leur concède ce droit de grève. Mais si quelqu'un vient dénoncer les abus des propriétaires terriens qui exploitent les travailleurs de façon systématique et depuis de nombreuses générations, alors on parle d'incitation à la haine et on t'envoie devant les tribunaux. L'ironie est terrible je trouve.
Isaac : Et le levier de la justice, ils l'actionnent hyper facilement vu qu'ils sont blindés de fric et peuvent donc se payer des avocats et des procès à rallonge...
L i L i † H : Avec Dookoom, on allume juste une torche sur un bon gros tas de merde, qui s'empile depuis des lustres.

Et sinon vos autres morceaux, ils traitent de quoi ?
Human Waste : Addiction, sexe, colère.
L i L i † H : Peur, sang.
Spooky : On encourage le plus grand nombre à explorer tous ces interdits proscrits dans les sociétés traditionnelles.
Human Waste : Et la colère est l'un des plus importants. Cette colère, qu'est-ce que tu décides d'en faire ? Tu veux la ramener chez toi, cogner ta femme, défoncer ta meuf ou à l'inverse, canaliser tout ça, avancer avec et construire, malgré le ressentiment ?
L i L i † H : Ta rage, tu la prends et tu la ramènes en club, dans la fosse, avec nous. Chiale, bois, sue, danse, laisse-nous te couvrir de sang et ensuite rentre chez toi. Tu verras, tout ira mieux. Notre musique, c’est une putain de thérapie.
Isaac : Nos chansons elle parlent aussi de chattes. De baise. Ma se poes [littéralement, « La chatte à ta mère »]. On parle de tik aussi.

Tik ?
Isaac : Un genre de Crystal-meth de rue ultra-dégueulasse. Donc on parle de ça, de tik. Et encore de tik. Alcool et tik. Coke et tik.
L i L i † H : Nan, on ne parle pas de cocaine, on est beaucoup trop emo pour ça.
Human Waste : Putain ouais t'as raison on est hyper emo en fait.


A Gangster Called Big Time, le premier EP de Dookoom, est disponible sur I.O.T. Records.


Roger Young est un réalisateur et journaliste de Cape Town. Il est sur Twitter - @therogeryoung