La techno russe a désormais un nom : Philipp Gorbachev

Il est signé sur Cómeme, vit à Berlin, est produit par le guitariste des Butthole Surfers et adore la poésie, les grands espaces et les filles au look sport.

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juil. 8 2014, 12:45pm


Désormais résident berlinois (oui, la transhumance se poursuit toujours), le compositeur de dance music russe Philipp Gorbachev a quitté la grande ceinture de Moscou depuis 2010 déjà. Il a depuis trouvé une nouvelle famille au sein du label Cómeme, mené par le DJ chilien Mathias Aguayo, avec qui il a carrément monté le District Union Studio, dans un esprit détente mais boulot. Son pays ne lui manque pas vraiment, il avait 12 ans quand Putin est arrivé au pouvoir, et il préfère se concentrer sur sa musique qui ne cesse de se bonifier depuis 2011. Après deux EPs, il vient de sortir Silver Album, un disque de techno produit par le guitariste des Butthole Surfers et chanté en russe. Philipp est très ouvert et il m’a parlé des filles qui clubbent en look sport, de l’année 1991 et du public nase de Calvi On The Rocks, entre autres.


Noisey : Comment as-tu découvert la musique électronique ?
Philipp Gorbachev :
Déjà, c’est important d’avoir quelque chose à partager quand tu te lances là-dedans. La première fois que j’ai joué un rythme sur une batterie c’était à Nikolina Gora, le bled d’où je viens, perdu dans la forêt à côté de Moscou. Le groupe de rock russe Zvuki Mu a été un exemple pour moi. Leur musique était une déclaration humaniste et spirituelle et une dévotion au rythme. Je me souviens des cours de batterie et de basse que Alexandr Lipnitsky et Petr Mamonov (bassiste et chanteur du groupe) m’ont donné, ils m’avaient même conseillé de lire ce qu’avait écrit Isaac de Ninive… Je ne sais pas comment mais c’est à ce moment que j’ai compris que la bonne musique était la dance music, sans même connaître aucun disque techno de Detroit. Depuis, je ne pourrais plus jouer un autre genre je crois… J’ai toujours rêvé d’avoir mon propre studio, de produire des choses, avec une approche et un esprit similaire à Zvuki Mu. Et j’ai eu la chance de rencontrer Matias Aguayo et la bande Cómeme à Berlin avec qui je m’entends très bien et on s’est aussitôt mis à collaborer ensemble.



J’essaie de revenir à Nikolina Gora de temps en temps, mais Berlin c’est mieux pour plein de choses : le travail, le silence, le fun. J’ai hâte de tourner pour promouvoir mon disque, Silver Album – pas vraiment le temps pour la Russie, même si j’y respire librement, et ce malgré la nostalgie politique qui enveloppe le pays, l’Europe est parfois un peu trop stressante pour un musicien.

Tu faisais quoi avant d’être DJ ?
Je ne suis pas DJ – même si j’aime faire des soirées, en fait je mélange les éléments d’un groupe classique avec ceux du djing. Je suis fan de nombreux DJs (Len Faki de Berlin, Mike Dearborn de Chicago, Christian S de Cologne) et de beaucoup de groupes, mais je n’entre tout simplement pas dans leur catégorie donc je dois trouver ma propre façon de jouer en live. Cette nécessité de créer est ce qui fait avancer l’écurie Cómeme. Je suis toujours heureux de jouer dans un club ou un festival, et d’améliorer la qualité de mes performances. Depuis cet été, Philipp Gorbachev Live est aussi un groupe, initulé The Naked Man.

Depuis que j’ai déménagé à Berlin, ma priorité a été dessayer de vivre de ma musique et je suis content que ça commence à marcher. Tout ça implique plein d’autres activités cool comme s’occuper du côté audiovisuel, trouver des points communs avec d’autres musiciens et producteurs pour obtenir un résultat vraiment bon. Pour Silver Album, c’est Paul Leary des Butthole Surfers qui a fait le mix et qui a co-produit les morceaux. Il m’a d’abord dit « Hey, je suis plutôt un mec rock moi ! » et je lui ai répondu « Justement, pourquoi tu ne produirais pas un disque dance ? »



Comment as-tu obtenu ce deal avec Kompakt/Cómeme ?
Cómeme est une sorte de syndicat, une union de différents musiciens qui vivent et défendent leur propre univers. C’est un label musical très classique, indépendant, où l’artiste est vraiment le bienvenu et est impliqué dans beaucoup d’activités reliées à la musique. Par exemple, en produisant Silver Album, j’ai appris que le label ne créait pas de hype autour d’un disque ou ne le promouvait pas machinalement, mais que c’était le fruit d’un travail mutuel, où l’artiste n’est pas du tout dans un rôle passif, dans l’attente d’invitations, mais est un vrai moteur de son propre univers, jouant dans des tas d’endroits très différents avec un seul but – s’adresser aux bonnes personnes. J’ai joué dans un stade à Tokyo, dans un festival de rock alternatif à Skopje, en Macédoine, à la Gaîté Lyrique à Paris, et pour le moment, je sais que le set que je joue marche mieux dans un grand espace.

A Berlin, ma vie évolue autour du District Union Studio quand je ne suis pas en tournée. C’est le studio qu’on a monté avec Matias Aguayo, sa configuration a été inspirée par le Terminal 1 de l’aéroport Charles De Gaulle !!

Au lieu d’une pièce organisée autour d’un ordinateur, on a construit des modules – des tables avec des instruments, tout ce qu’on trouvait cool, des drum pads, des machines analogiques en provenance des Etats-Unis, de France, d’Allemagne, des batteries, des micros, des claviers. Tu peux jouer avec tout en temps réel et utiliser l’ordinateur pour les enregistrer. Mon rêve depuis toujours est en train de prendre forme.


Philipp Gorbachev dans son studio en train d'inventer un instrument.

Est-ce qu’on peut dire que ton album est un disque de techno, vu que tu chantes sur tous les morceaux ? C’est un choix délibéré de chanter en russe d’ailleurs ?
J’adore la techno. Mais je n’aime pas quand les gens s’y réfèrent en tant que genre limité. Je n’ai pas abandonné ma maison, ma famille et mes amis pour jouer de la techno – je l’ai fait afin de développer des sons qui me font me sentir bien. Pour moi la techno est une formidable découverte au niveau des dimensions mentales, on peut communiquer beaucoup de choses grâce à elle, c’est un champ énergétique. Mais il ne faut pas oublier qu’à côté de la programmation, on peut jouer avec de vrais instruments et chanter, c’est pour ça que j’aime combiner ces deux approches et faire entrer un facteur humain dans la techno.

La langue russe est un choix parce que la dance music russe a besoin d’exister, on doit utiliser notre propre langue, c’est un outil formidable. Des groupes comme Zvuki Mu et Sektor Gaza, les travaux de Sergei Kurekhin et Vertinsky m’ont poussé à le faire et à me lancer dans cette tentative égoïste de produire un album de dance exclusivement russe, dédié à la liberté, à l’esprit et à la joie et dirigé contre les politiques, le pétrole, le gaz, les révolutions et la vodka. Sergei Remisov, un grand poète russe (qui a passé une partie de sa vie à Paris) m’a également beaucoup inspiré, ses poèmes et ses fables ré-actualisées sont complètement groovy. Je me demandais ce qu’il aurait fait comme musique s’il avait été producteur. Et bien Remisov est sans aucun doute l’un des inventeurs de la dance music russe.



Philipp Gorbachev est ton vrai nom ? T’avais quel âge en 1991 ? T'as des souvenirs de cette époque ?
Il m'a fallu des années pour découvrir que Tiga était le vrai nom du DJ canadien Tiga Sonntag...

J’ai observé les bombardements commandités par la Maison Blanche depuis Berlin-Ouest, et après quelques années ma famille est revenue à Moscou. Cette époque était complètement folle, les gens étaient dingues, c’était la liberté et l’anarchie, et le sentiment que quelque chose de nouveau allait arriver, un besoin d’inventer un nouveau langage. Je suis content d’avoir quelques souvenirs de cette période, mais je ne peux pas dire que ça influence la musique que je joue aujourd’hui. J’ai été témoin d’un règlement de compte entre mafias sur une plage, la mafia est d’ailleurs venue chez moi une fois aussi, mais ils ont été reconduits par une autre mafia, amie de la famille, qui avait débarqué dans trois Jeeps avec des hommes armés. Mais je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. Il y a eu des bons groupes en Russie : IFK, Mad Dog, Kirpichi, Sektor Gaza, des clubs, de la trance, du nouveau cinéma, de l’art, de la littérature, un nouvel argot, des festivals. C’est vraiment dommage que tout ça a commencé à disparaître quand Putin est arrivé au pouvoir – ce n’est pas uniquement de sa faute, mais c’est tous les gens issus de l’armée et du KGB qui l’entourent qui se sont mis à remodeler la vie publique… Quand j’avais 12 ans, Putin a pris la relève de Boris Eltsine. 14 ans plus tard, il est toujours là, donc je n’ai rien connu d’autre, puis j’ai quitté le pays en 2010 et je ne le regrette pas.

D’ailleurs tu joues dans beaucoup d’endroits différents. Quel pays a été le plus réceptif à ta musique pour l’instant ? Tu as déjà joué en France, ça s’est passé comment ?
Tokyo, Glasgow, Skopje, Tel Aviv, Moscou... J’ai passé une très bonne année, rencontré des gens vraiment contents partout, grosse dédicace aux mecs qui sont venus avec des T-shirts Cómeme faits maison ! Mon dernier concert à Paris, à La Gaite Lyrique, était complet et ça a été de loin l’ambiance la plus fantastique que j’ai eu : super public, super lieu, super son, supers lumières. Je me souviens d’une meuf hyper jolie qui a grimpé sur la scène et qui a dansé derrière les instruments pendant quasiment tout le concert ! Et j’ai vu des gens slammer, tout était magnifique, très lumineux – rien à voir avec un concert de rock, mais rien à voir avec une soirée techno en club non plus. Parfait. Je rejouerai bientôt en France dans le cadre d’un festival, à Nantes. Et j’aimerais aussi rejouer à Paris avec mon groupe. C’est très important.



Chanel a utilisé un de tes morceaux pour une vidéo de défilé. Ils t’ont filé combien haha !
Ils m’ont donné suffisamment pour y réfléchir ! En fait, ce truc m’a un peu distrait et ça m’a empêché de garder l’esprit clair, ce que je m’efforce de faire en ce moment. Mais à part ça, j’adore quand les gens ont des couilles et organisent des shows de ce type, ils ont utilisé le EP Hero Of Tomorrow en entier pour la vidéo officielle de l’événement, le défilé était vraiment superbe et la collection aussi. Un classique.

J’ai l’impression que la techno et le clubbing sont devenus un loisir de riche, un truc de consommateurs bêtes et gentils. Tu n’as pas cette impression parfois ?
Lors de mon dernier concert à Moscou, des fans sont venus me voir et m’ont dit « hey, on a pris un train de Oufa rien que pour venir te voir, merci ! Tu inspires plein d’autres artistes à faire de la dance en Russie ! » Et ils m’ont même payé un expresso au bar. Des fois je me dis qu’en France, à Calvi On The Rocks par exemple, cette scène serait inimaginable.

L’esprit est ce qui compte le plus, il y a tellement de gens différents qui viennent au concert, et je suis certain qu’il y a des gens qui sont là pour la musique, parce qu’ils en ont besoin, ils ont besoin de l’écouter. Je suis content de livrer une réelle performance en live, plus qu’un set de DJ habituel, qui est plus un truc pour faire la fête. J’envisage chaque concert comme une célébration – une célébration de l’énergie positive, un échange avec le public. Et si des gens avec plein d’argent et plein de drogues sont sur la piste, je m’en tape, c’est moi que ça regarde si j’ai envie d’interagir avec eux, et je suis plus inquiet de savoir ce que j’ai à partager avec eux finalement.



En 2014, qu’est ce que la techno a à offrir à part de l’hédonisme pur ?
Je me souviens une fois à Berlin, j’étais avec Agoria avant son set au Berghain, et il m’a demandé : « Alors t’en es où avec ton Silver Album ? » Et je lui répondu un truc du style : « Quand je l’ai enregistré, j’ai essayé de répondre à cette question – quels instruments Elvis Presley utiliserait aujourd’hui s’il devait faire de la dance ? ».

La musique c’est l’action. Chaque son a sa propre nature, il est produit par une impulsion. Une grosse caisse est le résultat d’une impulsion. Je peux dire comment je produis cette impulsion, mais je suis content de ne pas trop savoir pourquoi je le fais. Comme le dit Paul Leary, la musique c’est comme creuser un trou. Tu creuses, tout simplement. Mais le vrai message c’est l’amour. Et ce n’est pas juste présent dans la musique mais dans toutes les relations qui existent entre les objets et les gens dans ce monde.

Pour moi l’hédonisme est un parasite de l’esprit. C’est comme une valeur ajoutée au groove. La couleur, l’émotion, le feeling, le lieu, l’alcool, les drogues, etc. En tant que Russe, je peux te dire que l’hédonisme est allé très loin en Europe. Peut-être trop loin, hahaha. Mais en même temps, j’aime vraiment les filles sapées très sexy – pas en talons, mais plutôt ces danseuses super belles, qui vont dans des soirées techno avec un look assez sport, très minimal. J’aime beaucoup le sport moi aussi.

Quoiqu’il en soit, on est en train d’accéder à l’étape supérieure – l’Industrie Spirituelle, et la dance music est aux premières loges. Et Snoop Dogg aussi d’ailleurs haha.



C’est quoi tes plans pour le futur ?
En ce moment, mon groupe The Naked Man est prêt pour tourner et jouer les morceaux du Silver Album. On a fait notre premier concert en juin, à la Boiler Room de Berlin. Il y a trois musiciens sur scène, le batteur, le bassiste et moi qui fais également de la batterie. Bien sûr, je vais continuer à jouer en solo. Là, on vient de finir notre tournée One Night In Cómeme et ça a tué. Concernant le studio, on enregistre en ce moment de nouvelles choses, et on va annoncer une série de disques et de concerts très bientôt.


Rod Glacial sera à la Peacock Society le week-end prochain. Avec une cagoule et de la dynamite. Il est sur Twitter - @FluoGlacial