Daniel Jeanrenaud est la dernière rock star de Camden

Ce français a tourné avec Chuck Berry, les Flamin' Groovies et My Bloody Valentine. Il joue aujourd'hui pour le peuple, dans des kebabs et dans le métro de Londres et il assure toujours.

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sept. 2 2014, 1:15pm


Daniel Jeanrenaud en concert dans le métro londonien

Daniel Jeanrenaud entre dans une rame bondée. « Je ne m’appelle pas Johnny » annonce t-il aux passagers amusés, « mais je ne cracherais certainement pas sur un peu de Cash. » Il enchaîne aussitôt avec une version garage-rock nucléaire du « Suspicious Minds » d’Elvis Presley.

Les autres passagers prennent immédiatement cette expression glacée typique des Britanniques quand ils réalisent qu’ils sont en train de prendre leur pied en public. Mais, dès le second refrain, la moitié de la rame reprend en tapant dans ses mains (en rythme, qui plus est !), puis, 21ème siècle oblige, les premiers téléphones se mettent à filmer la scène.

À la fin du morceau, les gens fondent en applaudissements. Jeanrenaud bondit immédiatement hors du wagon, main tendue : « Un peu de monnaie pour l’homme à la guitare, s’il vous plaît. » Puis il grimpe dans la voiture suivante. « Tu ne fais qu’une seule chanson par wagon » me dira-t-il plus tard. « Dans la rue, les gens écoutent trois morceaux avant de te donner quelque chose. Dans le métro, tu fais un seul titre et c’est bon, tu peux te faire des ronds. »

Je lui demande combien il se fait d’habitude.

« Ce matin, en venant de Brighton, je me suis fait 40 £ en un seul voyage. » Il a un large sourire. « C’est plus en une heure que ce que touchent les flics qui me coursent. »

Ce « busker » [terme londonien désignant un musicien ambulant] n’est pas le trimard lambda qui prend généralement à Londres la forme d’un ethnomusicologiste portugais jouant du saxo sur des rips YouTube de Genesis. Daniel Jeanrenaud se présente dans un costume qui éclabousse, une houppette rockabilly et des mocassins en faux-serpent habituellement réservés aux macs d’Afrique de l’Ouest qui vont à l’église. Il joue de la guitare électrique sur un ampli portable, un blues rock’n’roll plein de distorsion qui, avec une bonne prod, exploserait sans aucun doute n’importe quel album des Black Keys.

Mais ce n’est pas seulement l’allure et le son du bonhomme qui rendent les gens accro. Jeanrenaud a le regard lointain, un rictus qui révèle ses dents noires et le visage à la fois décharné et boursouflé d’un homme qui a vécu 54 années à la dure.

À une époque où les rock stars ne sont rien d'autre que des gosses de riches qui s'amusent avec des ukulélés, Daniel Jeanrenaud incarne le dernier rempart de badasserie. Ou le corps réanimé d’un rebelle toujours capable de jouer des versions garage sous amphétamine des tubes de Jerry Lee Lewis après des décennies de drogues dures.

Un simple coup d’œil sur Jeanrenaud suffit pour capter instantanément que ce type a des tas d’histoires à raconter. Mais pour se rendre vraiment compte à quel point il incarne un des derniers vestiges du cool de Camden – perdu entre les T-shirt Nirvana à 30£ et les bonnets OBEY – il faut revenir un peu en arrière.


Daniel en live au Marathon Kebab

Jeanrenaud plane sur la scène musicale britannique depuis des années maintenant. Au milieu des années 2000, il est devenu un chantre de l’underground et l’attraction principale du Marathon Kebab, un rade semi-légal qui était situé sur la Chalk Farm Road.

Le Marathon mériterait un article à lui seul ; n’importe qui connaissant la ville vous dira que ce temple de la sueur était le meilleur endroit pour faire la fête dans tout le Nord de Londres, et que Camden a perdu son âme au moment précis où le Marathon a perdu sa licence. Au centre de toute cette folie, il y avait Daniel Jeanrenaud, les cheveux gominés, la guitare électrique poussée au max, jouant de minuit à 4h du matin, six nuits par semaine.

Le bruit s’est répandu. « Jack White a entendu parler de moi et est venu me voir » se souvient Jeanrenaud. « Il a adoré. On a fait un duo sur quelques vieux morceaux blues des années 60. » Il hausse les épaules : « Beaucoup de musiciens sont passés – Robert Plant, Noel Gallagher, Paul Weller. Amy Winehouse venait souvent brailler pour entendre des chansons d’Elvis. La célébrité ne l’a pas empêché de revenir. Un soir, on est tous allés chez elle pour faire la fête – J’ai dû passer par une fenêtre parce qu’elle avait perdu ses clés. » Il s’arrête. « J’étais le seul qui savait comment entrer dans une maison par effraction. »

Daniel et Paul Weller au Marathon

Je lui demande avec quelle star il s’est le mieux entendu. « Kevin Shields a été super. Il m’a emmené dans son studio pour enregistrer et j’ai ouvert pour la reformation de My Bloody Valentine au Roundhouse. Evidemment, on est retournés jouer au Marathon pour l’afterparty. Il fallait que je gagne ma croûte. »

Au milieu de toute cette attention, ce que personne n’arrivait à comprendre, c’est pourquoi un type aussi bon se retrouvait à jouer dans un kebab, faisant tourner un verre de pinte pour récupérer un peu de monnaie. Les rumeurs ont commencé à aller bon train. Avait t-il vraiment tourné avec Bo Diddley ? N’était t-il pas membre de ce gros groupe américain ?

La preuve la plus palpable faisait écho à ce vieux dicton du biz musical : les Français et le rock ça fait deux. Daniel Jeanrenaud était né à Marseille, mais avait dû surmonter son handicap Gaulois en profitant du fait que son père était pasteur pentecôtiste. Oui, un guitariste de blues fils de prédicateur.

« On n’avait pas le droit d’écouter la radio, mais à l’âge de cinq ans, ces tziganes chrétiens ont débarqué dans notre église et se sont mis à jouer de la guitare comme Django Reinhardt. J’ai mendié à mes parents jusqu’à ce qu’ils m’achètent enfin une guitare – ensuite, j’ai joué à l’église tous les dimanches. »

Les problèmes sont arrivés à l’âge de douze ans, quand il a été envoyé dans un camp biblique en Angleterre. « Je parlais à peine anglais, mais quelqu’un avait un tourne-disque et a mis « Tutti Frutti » de Little Richard. J’ai entendu ce ‘a-wop-bop-a-loo-bop-a-wop-bam-boom’ et je suis devenu fou. Je pensais que c’était ça l’anglais ! À partir de cet instant, c’était foutu. Tout ce que j’ai fait de ma vie ensuite a été basé sur l’allure et l’attitude – je me suis fait jeter de huit écoles en trois ans. »

Jeanrenaud a quitté l’école et dérivé vers la petite délinquance, au sein des gangs de motards français. « La plupart de ces types sont morts maintenant. La seule chose qui m’a fait éviter la prison à long terme, c’est que je me passionnais plus pour la musique que pour le vol. »


Daniel, deuxième en partant de la gauche, avec son groupe The Kingsnakes.

Puis à 18 ans, Daniel s’est marié et a suivi sa femme Joan à San Francisco, où elle commençait une carrière reconnue en tant que violoncelliste pour le Kronos Quartet. « J’ai atterri en Amérique et je me suis dit, ‘Je suis au pays du rock’n’roll. Il me faut un groupe.’ » Jeanrenaud a alors trouvé ses alter egos dans trois des membres du groupe garage-psych culte des années 70, les Flamin’ Groovies. Ils ont aussitôt formé un groupe de rock’n’roll sans concession, The Kingsnakes.

« On jouait très fort et sauvagement. On s’est fait bannir de toutes les salles, mais les gens nous adoraient, alors les promoteurs ont dû nous demander de revenir pour le double du cachet. On a fait des concerts avec les Dead Kennedys et on les a pulvérisé sur scène. Bryan Gregory des Cramps est devenu un grand fan – Je lui avais revendu ma vieille Flying V. »

The Kingsnakes ont passé la vitesse supérieure et Jeanrenaud s’est retrouvé à partager la scène avec ses héros. « Je traînais avec des types comme Jerry Lee Lewis et Carl Perkins – des mecs que je vénérais en France quelques années auparavant. Quand on a ouvert pour Chuck Berry, il a cassé une de ses cordes et je lui ai prêté ma Gibson. Il est venu me voir après et m’a dit, ‘Tu es bon. Maintenant que j’ai joué « Nadine » sur ta guitare, tu peux la baptiser Nadine.’ J’ai cru que j’allais faire sous moi. Chuck Berry venait de me dire que je savais jouer et avait baptisé ma guitare. »

Mais pile au moment où les Kingsnaks décollaient, Sly Stone fit découvrir à Daniel les bienfaits du free-base. « On jammait ensemble et Sly voulait que je rejoigne son groupe. À cette époque, il était bien détruit. Il ne pouvait pas tenir un groove plus de 30 secondes. Mais quand il jouait, il avait toujours cette syncope comme personne. Je me la donnais déjà pas mal niveau fêtes, mais avec le free-base, les choses sont devenues ingérables. »

Pendant ce temps-là, le mariage de Jeanrenaud et Joan se faisait la malle. « J’étais hétéro en plein San Francisco des années 80, et je chantais dans le seul groupe de vrai rock’n’roll de la ville. » sourit t-il. « Comment aurais-je pu rester marié ? »


Daniel avec Bo Diddley

Daniel échoua finalement à Paris, sans groupe et sans un rond. Le jeune Manu Chao, qui idolâtrait Jeanrenaud, remania son groupe d’alors pour former une nouvelle version des Kingsnakes. Ce line-up mouvant allait signer sur New Rose, le fameux label qui avait fait découvrir le Gun Club et The Saints à l’Europe. Une fois encore, Jeanrenaud s’est retrouvé en tournée avec ses héros, Bo Diddley, Link Wray et BB King. Et une fois de plus, son mode de vie a pris le dessus. « J’ai essayé de calmer les choses de retour en France, même s’il se passait parfois cinq ou six mois sans que je vois une seule fois le soleil. »

Marié et divorcé une seconde fois, en 1997, Jeanrenaud s’est retrouvé à Londres. « J’avais besoin d’argent, donc j’ai tenté musicien de rue. Au début, les gens ont essayé de me voler, donc j’ai commencé à me trimballer avec un pistolet à balles en caoutchouc que j’avais dégoté en France. J’aime jouer dans la rue, je joue du rock’n’roll pour le peuple, et c’est tout ce qui a toujours compté. »

Une nuit, Jeanrenaud s’est arrêté au Marathon pour manger et, après un concert impromptu, il a signé pour une résidence de onze ans dans le rade. « Le Marathon, c’était la Légion Etrangère du rock’n’roll » affirme t-il avec son rictus. « C’est là que les guitaristes allaient pour perdre leur identité. »

« C’est là que tout est devenu dingue. J’ai emménagé à l’étage et c’était la fête permanente. Tout le monde avait un pochon avec des trucs dedans. J’ai divisé mon temps en deux plages, le free-base et les jams avec Jack White. »


Photo : Carl Wilson

Bien sûr, un lieu réellement fun et intéressant ne pouvait pas durer éternellement à Londres, et le Marathon a été fermé par le conseil municipal. Si on se téléporte en 2011, c’est peut-être ce qui a sauvé la vie de Daniel, mais ça voulait aussi dire qu’il allait être forcé de retourner dans la rue pour jouer. Son trio, les Camden Cats, ont désormais une résidence mensuelle au Blues Kitchen, mais la majorité de ses concerts, ils les fait toujours dans les rames du métro. « La Northern Line est la meilleure » affirme t-il. « Les gens viennent de Soho, ils dansent. Camden n’est plus ce qu’il était, mais je l’aime toujours. »

Jeanrenaud ne voit sincèrement ni hauts ni bas dans sa carrière. « Je joue du rock’n’roll. C’est ça mon truc. Que ce soit dans des trains ou des stades – je m’en tape. »

Dans la scène britannique actuelle, où le succès est largement déterminé pas le nombre de partenariats avec lequel ton groupe est lié, la perspective de Daniel est rafraîchissante.

Avec quelqu’un d’autre, ça pourrait ressembler à l’énergie du désespoir, mais avec Jeanrenaud, impossible de ne pas y croire. Son charisme est directement extrait des juke joints américains des années 50 : les artistes chantaient pour se payer leur repas, livraient un véritable spectacle et portaient souvent un flingue sur eux. C’est à ce son abrasif et à cette approche que Daniel Jeanrenaud a dédié sa vie, et la dédie encore aujourd’hui.

Je lui ai brièvement demandé ce qu’il pensait des permis mis en place par la municipalité concernant les musiciens ambulants. Il a reniflé avec mépris. « J’ai un permis pour le rock’n’roll. C’est Chuck putain de Berry qui me l’a donné. »

Peu de personnes peuvent y prétendre. Daniel Jeanrenaud a peut-être dû payer cher pour obtenir ce privilège, mais il fait partie de ces quelques élus.


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