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Les Suisses en ont marre et veulent changer leur hymne national

L'Abbé François-Xavier Amherdt nous a expliqué comment ses compatriotes comptaient s'y prendre pour remplacer le Cantique.

Romain  Gonzalez

Romain Gonzalez


Le festival international de cor des Alpes de Nendaz. Photo via

Si Jean-Jacques Rousseau avait vécu quelques années de plus – genre, 237 ans – il n'aurait certainement pas manqué la diffusion le 12 septembre prochain de l'émission « Potzmusig » sur les principales chaînes hertziennes suisses. Ses concitoyens – non, Rousseau n'est pas français sont en effet appelés à se prononcer par SMS sur le grand vainqueur d'un concours organisé pour remplacer l'hymne actuel du pays, le « Cantique suisse ». Nouvelle Star de la chanson patriotique, cet événement historique va constituer le point final d'une consultation qui a déjà commencé sur Internet il y a plusieurs mois, et à laquelle vous, Français n'ayant aucun lien familial avec Patrick Juvet, pouvez tout à fait participer.

Dans un pays qui cultive le flambeau de la démocratie directe malgré toutes les conneries que ça engendre, ce télé-crochet ne surprend pas grand monde. Peu de Suisses connaissent les paroles du « Cantique » et la plupart sont surtout attachés à leur canton, dans un pays qui a compris que le jacobinisme à la française craignait à 200%. Ça ne veut pas dire que tous les Suisses s'en foutent, loin de là. De nombreux forums helvétiques voient les commentaires outrés se multiplier, venant surtout de mecs de droite choqués que l'on puisse changer d'hymne national lors d'une émission présentée par Nicolas Senn, le Pascal Sevran local.

Afin de comprendre pourquoi la patrie de Stephan Eicher se passionne pour un concours qui, au final, ne servira peut-être à rien – le pouvoir politique n'est pas tenu de prendre en compte les résultats – j'ai demandé quelques explications à l'Abbé François-Xavier Amherdt, professeur de théologie à l'Université de Fribourg et membre d'un jury qui a eu pour mission délicate de choisir les 6 meilleures contributions parmi 208 candidatures venant des 4 coins d'outre-Jura.


Le Cantique suisse - l'hymne actuel

Noisey : L'hymne actuel de la Suisse est-il si mauvais que ça ?
François-Xavier Amherdt : Ce n'est pas moi qui le dis. En réalité, c'est la Société suisse d’utilité publique qui a lancé un grand concours en vue de renouveler l'hymne au cours de l'année 2014 car elle considère que les paroles du Cantique sont désuètes. La consigne pour les compositeurs était de s’inspirer du Préambule de la Constitution afin de proposer un nouveau texte dynamique, entraînant et fédérateur, tout en conservant dans ses grandes lignes la mélodie existante pour assurer un lien avec la version précédente. Les suggestions pouvaient se faire soit en une seule des quatre langues nationales – le français, l'allemand, l'italien et le romanche - soit en plusieurs d’entre elles. Pour tout vous dire, en ce qui me concerne, l’hymne suisse actuel me convient. S’il n’avait tenu qu’à moi, je n’aurais pas proposé de le changer.

Pourquoi avoir participé au jury alors ?
J’ai été sollicité en tant que prêtre catholique, professeur de théologie à l’université, musicien, directeur de chœur et ancien professeur de guitare au conservatoire. J’ai accepté de faire partie du jury d’abord parce que le processus était de toutes façons lancé. Mieux valait donc s’y associer de l’intérieur et apporter une modeste contribution. Ensuite, je me suis impliqué car la référence au « nom du Dieu tout-puissant » n’était pas évacuée : elle fait partie du Préambule. J'ai voulu voir comment les écrivains et les compositeurs allaient pouvoir l'intégrer dans leurs propositions. Enfin, j'ai apprécié que l'on demande son avis à un théologien membre du clergé.

Comment s'est déroulé le processus de présélection des hymnes potentiels ?
Le jury, composé de personnalités politiques et culturelles des diverses régions de la Suisse, a analysé plus de deux cents propositions qu’il a reçues et a procédé à des sélections successives en fonction des critères suivants : qualité du reflet du « concept helvétique », fidélité aux valeurs du Préambule, souffle poétique, adaptation du texte à la mélodie retenue, représentativité d’une Suisse moderne et ouverte à l’avenir, etc. Les six meilleurs projets, la plupart en plusieurs langues, ont été chantés par le même chœur et soumis au vote à la fois du jury et du grand public. Aujourd'hui, trois textes sont encore en lice, pour lesquels vous pouvez voter sur le site internet de la consultation. Le grand vainqueur sera annoncé le 22 septembre prochain à l'issue d’une émission diffusée sur les chaînes principales de la télévision publique.


La contribution A réunit le plus d’avis positifs sur la plateforme YouTube

Vous avez eu beaucoup de retours négatifs ?
La démarche a suscité des réactions abondantes et contrastées. D’une part, le nombre de projets présentés a très largement dépassé les attentes les plus optimistes des organisateurs. L’intérêt des médias a été exceptionnellement vif et m’a moi-même surpris. De plus, la participation du public au premier vote s’est avérée très importante. Malgré tout, de nombreuses voix sceptiques se sont élevées, notamment dans les rangs des parlementaires dits « bourgeois », attachés à la tradition - même si l’actuel hymne est en fait assez récent - ainsi que chez beaucoup de journalistes. Plusieurs spécialistes ont d'ailleurs trouvé médiocres les six poèmes retenus.

Vous n'avez pas peur de « surfer » sur la tyrannie de l'instantané, en oubliant qu'un hymne est souvent issu d'un évènement historique ?
En réalité, vu que l'hymne actuel ne date que de quelques décennies, qu’il n’est pas attaché à un événement historique décisif et que de nombreux résidents des quatre régions linguistiques n’en connaissent pas les paroles, cette proposition de changement ne me semble pas céder au diktat de l’instantané et de l’éphémère.

Vous êtes persuadé que l'autorité fédérale se pliera au vote sans passer par un référendum ?
Non, absolument pas. Rien ne dit que l’hymne va être effectivement modifié : le projet vainqueur sera présenté au Conseil fédéral, qui pourra interroger les instances qu’il souhaite avant de se décider. Vu le système helvétique de démocratie directe, un referendum pourrait être lancé – ce qui me paraîtrait nécessaire. Les résistances à l’idée d’une pareille modification sont telles que je crains fort que la démarche n’aboutisse finalement pas. L’exercice est très périlleux et il n’est pas certain que les nouvelles versions soient vraiment plus convaincantes et rassembleuses que le « Cantique ». Quoi qu’il en soit, ce processus aura tout de même permis de manifester le très étonnant attachement du peuple suisse à son hymne et son aspiration à la communion malgré le fédéralisme viscéral et les différences régionales.


La contribution B

En tant qu'abbé, est-ce que vous jugez qu'il est indispensable de faire référence à Dieu comme c'est le cas dans la proposition B ?
Puisque la Constitution helvétique fait référence à Dieu, je trouve très opportun que l’hymne national s’inscrive dans la même perspective, d’autant que la grande majorité des habitants du pays déclarent croire en un être supérieur, avec près de deux tiers des Suisses qui adhèrent à l'une des Églises chrétiennes.

Sinon, vous pouvez me citer un hymne national qui vous plait particulièrement ?
Plutôt qu'un hymne national, je mettrais en avant l’hymne valaisan - « Notre Valais » - qui fait vibrer mon cœur et ma fibre patriotique, sans doute parce que je me sens – comme beaucoup d’Helvètes du reste – d’abord Valaisan avant de m’identifier à la Suisse. Cet hymne cantonal chante de manière plus lyrique et poétique que le « Cantique suisse » la splendeur des paysages alpins de la vallée du Rhône et des Alpes et la rude liberté des habitants du canton.

D'accord. Merci Monsieur l'Abbé.


Romain Gonzalez chante les paroles de son hymne national aussi fort que Lilian Thuram dès qu'il en a l'occasion. Il est sur Twitter.