Car Seat Headrest en a fini avec l'adolescence

Récemment signé sur Matador et désormais basé à Seattle, le nouveau chantre de l'indie-rock nous décrypte son excellent nouvel album, « Teens of Denial ».

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mai 25 2016, 10:30am


Photo - Philip Cosores

Après un Teens of style qui sentait un peu le réchauffé fin 2015, c'est avec l'impeccable Teens of Denial que Car Seat Headrest attaque l'été 2016. Un rythme soutenu assez inhabituel dans une industrie du rock toujours soumise au cercle vicieux album-tournée-studio. Sauf que Will Toledo, l'omniscient leader du groupe, a tout du skater en fin d'adolescence qui n'écoute jamais ses parents. Enfin repéré par le label américain Matador après avoir sorti une dizaine d'albums sur Bandcamp (dont Nervous Young Man, monstre de deux heures qui devrait trôner dans n'importe quelle discothèque numérique), la grande asperge de Virginie y reprend un riff du « Just What I Needed » des Cars, morceau qu'il adorait ado. Un clin d'oeil, mais sans demande d'autorisation au groupe, qui n'apprécie pas du tout. Les clins d'oeil. Un truc qu'il a toujours fait par le passé, mais qui devient franchement compliqué dans la cour des grands. Alors voilà Will obligé de réenregistrer son morceau à moins de 48 heures de la sortie digitale. Mieux, Matador doit illico presto rapatrier les albums fabriqués et déjà distribués pour ressortir une nouvelle version expurgée. Collector en vue. Et un titre collector de Ouest France au passage.

Car Seat Headrest serait-il donc le vilain petit canard qui n'en fait qu'à sa tête ? Ce post-adolescent pressenti comme un futur poids lourd de l'indie rock est-il complètement honnête ? Le punk était-elle la musique préférée de Bernard Madoff ? On ne lui a pas posé toutes ces questions quand on l'a croisé en février devant la Mécanique Ondulatoire mais pas de doute, ce garçon sait parfaitement ce qu'il veut. Et ce qu'il ne veut pas.

Noisey : Alors, la France?
Will Toledo
: C'est la première fois que j'y viens. On devait venir en novembre dernier pour un concert mais avec les menaces terroristes, on avait préféré annuler.

Pourquoi ?
Franchement, il n'y avait aucune pression de la part du label pour annuler ma venue. C'était juste ma décision. J'ai préféré annuler quand le label m'a dit qu'on pourrait revenir en février pour la sortie de Teens of Denial. En plus, on m'avait assuré que les tickets du concert de novembre seraient valables pour le concert de février. Mais ça n'a pas été le cas, et ça m'a vraiment agacé. D'autant que ne pas venir en novembre avait vraiment été très frustrant.

Comment te sens-tu, quelques mois après un Teens of Style que tu n'as donc pas pu vraiment promouvoir ici ?
Teens of Denial est bien meilleur. Déjà parce qu'il est uniquement fait de nouveaux morceaux. Et contrairement à Teens of Style, il a été conçu et pensé comme un album. L'enregistrement a aussi été plus professionnel, dans un vrai studio, avec un véritable producteur. Je crois qu'il va faire une bien plus forte impression que Teens of Style.

Jusque là, tu enregistrais tout dans une voiture. Ca n'a pas été trop difficile de passer en mode studio ?
On avait déjà un peu découvert le studio avec Teens of Style. Même si le disque ne contenait que d'anciens titres déjà publiés sur Bandcamp, on les avait tous réenregistrés. On avait fait venir un batteur et un bassiste. C'était un premier pas, une façon idéale de passer progressivement en mode studio. Ca faisait très longtemps que je souhaitais enregistrer en studio. J'ai été très surpris de m'y sentir bien aussi rapidement. Avant, je travaillais uniquement en home studio, tout seul. Le studio permet d'atteindre un meilleur résultat plus rapidement. Tout est déjà préréglé, quelqu'un d'autre pousse les boutons pour toi. Franchement, c'était beaucoup plus simple et confortable qu'à la maison. Tu restes uniquement concentré sur ta musique. T'es pas sur un ordinateur et une guitare au même moment.

Comment s'est fait ce deal avec Matador ?
Ils m'ont découvert sur le net, comme tu as sûrement dû le le faire aussi. Ils ont aimé ce qu'ils ont entendu et étaient très surpris que personne ne m'ait encore approché pour me proposer un contrat. Je crois qu'ils se sont dit que c'était une occasion à ne pas manquer. Une fois qu'ils se sont mis d'accord entre eux pour déterminer ce qu'ils voulaient exactement, ils sont revenus vers moi et m'ont fait une proposition. À ce moment-là, j'en avais aucune autre, alors j'ai accepté.

Au niveau financier, c'est un bon plan pour toi ?
Je crois que oui. J'ai pas mal bataillé avec eux car je suis très ferme et intransigeant sur pas mal de choses, et eux aussi. Sur les premières parties de mes concerts par exemple. Il a fallu aussi qu'on se rencontre deux fois pour me convaincre d'annuler certains concerts. Ils font ce qu'ils peuvent, ou en tout cas ce qu'ils pensent être bien. Je respecte ça, et je crois qu'ils me respectent aussi. C'est le plus important.



En signant sur un label, tu n'as pas eu l'impression de perdre de la liberté ?
Si, bien sûr. Mais je crois que ça fait partie de la vie quand tu rejoins une industrie plus puissante que Bandcamp. Quand tu rejoins une communauté, tu as des droits mais aussi des obligations à respecter pour en faire partie.

Il y a deux ans, tu ne voulais pas entrendre parler des labels, tu pensais que ta musique n'intéressait personne...
Oui, c'était mon attitude à l'époque et je ne vais pas la renier. C'est vraiment difficile d'entrer là-dedans, d'aller démarcher, solliciter les labels avec des démos. J'avais aucune envie de me vendre ou d'aller vendre ma musique. Si c'était à refaire, je ne changerais rien. J'ai bien fait de me concentrer sur mes morceaux plutôt que là où j'aurais pu les placer. Quand Matador est arrivé, ils se sont vite rendus compte qu'ils n'avaient pas grand chose à m'apprendre. Je savais déjà comment vendre ma musique aux fans, organiser des concerts, etc... Je crois que mon approche a été la bonne puisque ça a finit par plaire à un label.

À cette période, le line-up du groupe n'arrêtait pas de changer. Il a réussi à se stabiliser depuis ?
J'ai l'impression. Ajourd'hui, nous sommes quatre : Andrew Katz à la batterie, Ethan Hives à la guitare et Seth Dalby à la basse. Je crois qu'on va rester comme ça un moment. Quand on a été signés, Andrew était déjà notre batteur. On avait un bassiste qui faisait des études de médecine et qui a décidé de les poursuivre. On a donc dû en trouver un nouveau. Je connaissais Seth depuis le collège, je savais que c'était un bon bassiste donc je lui ai proposé de nous rejoindre. Cette formation devrait au moins tenir jusqu'au prochain album.

Qu'est ce qui a changé dans ta vie depuis Nervous Young Man en 2012 ?
C'était un album intéressant, même s'il durait deux heures. Quand je l'ai fait, je me disais que ce serait le dernier qui serait aussi long. Je voulais enchaîner avec quelque chose de différent après ça. Nervous Young Man n'a évidemment pas été un carton, mais des gens l'ont vraiment beaucoup apprécié. J'ai eu de bon retours dessus. Je savais que je devais évoluer derrière, mais je ne savais pas vers quoi. C'est pour ça qu'il s'est écoulé pas mal d etemps avant que je ne me lance sur un nouveau LP. La plupart de ce que j'ai écrit à cette période a fini par se retrouver sur Teens of Denial. J'avais besoin de trouver un point de convergence entre les morceaux, parvenir à une cohérence d'ensemble. J'ai dû mettre de côté énormément de morceaux, puis j'ai déménagé à Seattle et je suis entré à l'université. Une fois installé là-bas, j'ai essayé de retrouver ma routine de création, et je suis revenu vers des morceaux que j'avais mis à la poubelle. J'ai fini par trouver cette convergence que je cherchais. Le staff de Matador m'a découvert avec Nervous Young Man, ils l'ont adoré. À partir de là, j'ai pu réenregistrer des vieux morceaux pour Teens of Style, et produire les nouveaux sur Teens of Denial.


Sur la page d'accueil du site de Matador, ton LP est entre celui de Kurt Vile et celui de Savages. Te voilà parti pour être une star de l'indie.
On ne parle quand même pas de mecs comme Daniel Johnston ou Michael Gira. Eux sont de vrais stars indie. La popularité, c'est vraiment très difficile à mesurer. Les gens peuvent être très excités par un groupe mais ça dure généralement très peu de temps. Moi je m'en fous, ce qui compte par contre, c'est d'avoir une fan-base fidèle. Faire des concerts, c'est aussi une manière de leur rendre ce qu'ils m'apportent. Sur ce point, je suis vraiment satisfait car les fans sont très loyaux avec le groupe. Là, je vis le haut de la vague. C'est vrai qu'on tape un peu plus souvent mon nom sur Google, mais j'espère surtout que des gens continueront à me suivre quand ça ne marchera plus.

Il paraît que tu apprends le japonais. Tu veux devenir une star au Japon ?
J'en ai fait deux ans à l'université. Impossible pour moi de tenir une conversation mais si on va au Japon, ça pourra me servir.

Vous comptez y jouer ?
Je crois pas. Pourtant, j'aimerais bien. Les Japonaises doivent être super chaudes.

Ta vie de tournée, c'est « rock'n'roll » ou tu manges des salades au quinoa tous les soirs?
On a commencé à tourner en novembre et on a pas mal appris les uns sur les autres depuis. Ca se passe bien. On n'est pas en interaction permanente entre membres du groupe. Il y a très souvent de longs silences entre nous, et même si ça peut faire peur aux gens qui nous suivent, c'est plutôt reposant. On dort chacun dans sa chambre. On boit assez peu même si je me suis rendu compte que je chante mieux quand j'ai bu un verre ou deux. Les excès, c'est très tentant. Ca fait partie de la vie de tournée, mais pas tout le temps. Même si c'est cool de faire un concert complètement bourré, évidemment.

Tu as toujours eu ce côté autiste. La vie collective de la tournée ne te pèse pas trop à force ?
Non. J'arrive même à écrire des morceaux. Même si c'est évidemment plus compliqué de les enregistrer qu'avant. La plupart de ce que je fais est sur ordinateur, et je m'en sers pendant les longs vols par exemple. En tournée, tu bosses avec des gens, tu en rencontres pas mal d'autres, donc les idées viennent naturellement. Après, je prendrai un break et j'essaierai d'assembler le tout pour que ce soit efficace et cohérent.

Toujours aussi mélomane ?
Cette année, j'ai écouté plus de musique que les années précédentes. Des trucs plus variés. D'autant que j'ai un compte chez Spotify maintenant. Jusqu'ici, même si j'adore le format album, j'écoutais surtout des morceaux, surtout quand je passais par une plate-forme payante : « Jesus is waiting » d'Al Green, « Hallelujah » de Jeff Buckley, des morceaux de Scott Walker, des Cars. Et puis Animals, un album de Not Waving. Un excellent disque, électronique et underground. Très contemporain. Pour être honnête, cette année, j'ai surtout écouté mes démos et des vieux trucs. Assez peu de morceaux actuels.

Car Seat Headrest jouera le 29 mai à l'Espace B (Paris) et le 3 juin au festival This Is Not A Lovesong de Nîmes. Et on vous fait gagner des places ici.

Albert Potiron est sur Twitter.