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Interviews

VII n'a toujours ni Dieu ni maître

Loin des modes, des courants et des courbettes, le rappeur bordelais sort « Eloge De L'Ombre », neuvième album aussi ambitieux que définitif. Nous sommes allés en discuter avec lui.

Nicolas Milin



On pourrait se contenter de présenter VII comme le patron de l’horrorcore français, ce genre musical un peu fourre-tout et très peu représenté en France qu’il pratique sans maquillage ni artifice. Mais le rappeur bordelais ne souhaite pas s'inscrir dans un courant, préférant faire sa sauce sans avoir à lécher les bottes de personne. Discret, il ne s’est jamais propulsé sur le devant de la scène et ses textes ne risquent pas d’en faire la nouvelle coqueluche du rap français. Depuis 2007 et son premier album Lettre Morte, il a parcouru les univers sombres et horrifiques, porté par des paroles incisives et garanties sans censure.

Après une flopée de morceaux faisant référence au cinéma d’horreur, au metal ou à des pensées plus introspectives, son nouvel album, Eloge de L’Ombre, marque un tournant. Plus politique, plus avisé, VII ne s’éloigne pas pour autant de son travail passé. Toujours fidèle à l’underground, notamment à travers son label Rap and Revenge, il ajoute quelques ingrédients à sa mixture. Après avoir taillé des textes violents et sanguinolents pendant des années, il emploie dans Eloge de L’Ombre cette écriture pour pointer le couteau vers des sujets bien plus réels que les giallos italiens des années 70. Il nous en touche quelques mots.



Noisey : Eloge de l’Ombre est différent de ton précédent album, Culte, qui marquait selon toi, la fin d’un cycle. Tu as désormais une approche plus politisée et tu décris le morceau « Lit De Mort » comme étant celui qui t’as demandé le plus d’efforts et que tu considères comme ton plus abouti. Tu peux nous en parler ?
VII :
« Lit De Mort », c’est un morceau qui me trotte dans la tête depuis plus de 20 ans - depuis que j’ai commencé à écrire, en fait. Pas forcément sous la forme d’un récit à la première personne, mais disons que l’idée était là depuis toujours. Ce qui paraît logique vu l’endroit et le contexte dans lequel j’ai grandi. Mais c’est le genre de thème qui te met la pression, tu ne peux pas faire ça n’importe comment car tu sais qu’il y a des vies, des visages, des gens derrière ces mots-là. Je peux te parler de la souffrance endurée par le peuple Irlandais ou Corse mais ça ne sera pas mon vécu, je ne connais pas les rues de Belfast ou de Bastia... Mais je connais celles du Pays Basque, je sais ce qui s’y passe.

L’important était de sensibiliser les français sur la question Basque. Et plus largement de montrer que les états taxent systématiquement de terrorisme toute lutte armée venant d’en bas. Les états considèrent qu’eux seuls ont le droit de recourir à la violence. Mais quand les droits fondamentaux d’un peuple sont foulés au pied, il a le droit et le devoir de se soulever, par la violence s’il le faut. Comme le disait Mandela : « C’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé qui détermine la forme de lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la violence ».

Chacun de tes albums aborde de nouveau sujets, tout en conservant ton style. Mais Eloge de l’Ombre semble être celui qui marque la plus grosse évolution. Tu y as beaucoup réfléchi ?
Oui, j’y ai longuement réfléchi, ce genre de virage c’est toujours casse-gueule. Avec Lettre Morte et Culte, j’ai épuisé le champ lexical en rapport avec la mort, le corps, la souffrance... Si je continuais là-dedans, j'étais condamné à tourner en rond. Puis j’avais clairement envie de politiser mes propos car ça a toujours été quelque chose d’important pour moi, ça fait partie de mon identité. Je savais que je devais revenir avec un album solide car j’étais attendu au tournant.

Cet album ne représente-t-il pas aussi l’envie de toucher d’autres publics ?
Non, pas vraiment. Mon public, même s’il est restreint, me convient. Et puis quand on veut toucher un large public on ne fait ni dans le rap gore ni dans le rap de conviction... C’est d’ailleurs pour ça que les gros rappeurs restent dans un flou idéologique et artistique total, les convictions tranchées ça divise forcement.



Sur tes morceaux tu as souvent joué avec le premier et le second degré, de manière assez évidente. Avec cet album on retrouve encore une imagerie forte comme sur le titre « Fleur D'Equinoxe » mais tu sembles vouloir te diriger vers des textes moins oniriques, plus axés vers certaines réalités.
Oui, tout à fait. Avec Eloge de l’Ombre, on est plus du tout dans le second degré. Certains de mes anciens titres me font marrer, d’autres sont simplement mauvais ou pas du tout de bon goût mais je suis content d’être passé par là. Aujourd’hui le style est plus mature, plus sérieux. J’avais un besoin urgent de clarifier les choses.

Il y a pas mal de featuring sur le morceau « Chiens de Pavlov », avec Stratégie De Paix, LAX, Mydjack, NZO et Original Tonio. Tu peux nous parler d’eux ?
Je voulais inviter quelques mecs dont j’appréciais l’engagement, pour un titre sur les médias. J’ai connu Stratégie De Paix, Mydjack et Nzo à travers le morceau « Riposte Immédiate » sur la mixtape Ni Oubli, Ni Pardon en hommage à Clément Méric, à laquelle j’avais aussi participé. Original Tonio m’avait contacté suite à un concert qu’il avait fait sur Calais pour les migrants, auquel je n’avais pas pu me rendre et de fil en aiguille il m’a fait écouter LAX. J’ai rassemblé tout le monde sur ce morceau et, chacun à notre manière, on a dit tout le mal qu’on pensait des médias français !



Souvent classé dans l’horrorcore, tu as parfois été comparé à Necro. Concernant le genre de manière plus générale, tu es bien éloigné de tous ces rappeurs masqués ou peinturlurés comme Insane Clown Posse ou Twiztid. Comment définirais-tu ta musique ?
En fait, je n’ai jamais eu envie de définir ma musique et je n’en ai toujours pas envie. Tu vois, tu prends un album de Death, un film de Fulci et un bouquin de Frantz Fanon et tu mélanges tout ça ! En tout cas, Insane Clown Posse et Twiztid n’ont jamais fait partie de ma culture ou de mes références.

En parlant de références, on a souvent pointé les tiennes, du metal au cinéma d’horreur, pour marquer ta différence avec le reste de la scène rap mais ce qu’il y a d’intéressant c’est aussi la manière dont tu t’en es servi pour composer tes titres et t'exprimer. Ce sont des domaines qui t'offrent encore de l'inspiration ?
J’écoute encore essentiellement du death metal et le cinéma d’horreur reste le style cinématographique qui me parle le plus ! Mais j’en ai parlé en long et en large dans mes albums précédents et je ne cherche plus vraiment à intégrer des références à ça dans ma musique d’aujourd’hui. J’essaie de travailler mes thèmes sous un angle différent tout en gardant un côté mélodique et rentre-dedans dans les instrus.

D’ailleurs, comment travailles-tu tes instrus ?
On a toujours travaillé nos instrus de manière très classique. En début de projet, on choisit de bosser sur tel ou tel sampler : l'ASR-10 si on cherche un son dynamique avec du punch, la SP- 1200 si on veut un son rugueux et crade en 12 bit et la MPC 2000 si on a envie de quelque chose de plus neutre et passe-partout. Une fois qu'on a trouvé un sample qui nous parle, on sample les éléments de batterie sur vinyle pour obtenir un grain spécifique. On termine en jouant une ligne de basse sur une vraie basse ou en utilisant un clavier, ça dépend de ce que l’on recherche comme ambiance. Pour Eloge de l'Ombre, j'ai choisi parmi plus de 300 instrus, la plupart produites par DJ Monark, ça m'a permis de me concentrer sur l'écriture. Les instrus sur un album c'est primordial !



Tu as sorti un livre, Les Fleurs de Lazare, un roman dans lequel tu narres les déboires du jeune Joseph, adolescent qui mène une vie chaotique mais dont les affres vont lui faire rencontrer la jeune Irina. Comment t’es venue l’idée de ce bouquin et de quelle manière a tu abordé son écriture ?
Plutôt que de parler du livre en lui-même je vais plutôt te parler du contexte dans lequel il a été écrit. Je l’ai écrit à environ 23 ans à une période où je n’étais déjà plus scolarisé depuis 7 ans. Je ne foutais strictement rien à l’école et aucun lycée n’a voulu de moi après ma troisième. Je me suis donc retrouvé un peu livré à moi-même, sans bagage, sans rien... J’ai commencé à envisager le rap comme un métier, puis à m’instruire par moi-même. Au fil des années, j’ai voulu prouver des choses, j’ai donc entamé l’écriture de ce bouquin. J’ai ensuite passé un équivalent du Bac pour pouvoir entrer à la fac. Je l’ai eu, seulement une fois à la fac, je me suis retrouvé entouré de gamins beaucoup plus jeunes que moi et clairement issus d’un autre milieu... Je n’ai pas tenu deux mois. Donc ce livre c’était avant tout une revanche sur l’éducation nationale et sur toutes les institutions qui te prennent de haut !

Il y a des auteurs qui t’ont inspiré ?
A l’époque je lisais beaucoup de Dostoïevski mais la plupart du temps un peu tout ce qui me passait sous la main. Les principales influences de ce bouquin c’est l’univers de Takeshi Kitano et de Jim Jarmusch je pense.

Tu en as un autre de prévu ?
J’avais entamé un roman fantastique il y a quelques temps. Quelque chose de très proche de l’univers de Lovecraft... Mais bon, est-ce que je finirai ce bouquin un jour ? Je n’en sais rien. Difficile de concilier le travail du label et l’écriture d’un livre, ça demande vraiment énormément de temps et d’énergie.

Tes textes sont constamment empreints de poésie et, tout comme dans ton roman, on sent ton amour des mots et des phrases bien tournées. Dans ton titre « Les Armes Miraculeuses», tu parles d’ailleurs de l’importance que tu donnes à la culture. L’écriture est ta phase de travail préférée ?
Absolument pas, j’accouche de chaque texte dans la douleur. C’est l’étape la plus difficile d’un album. Au fil des années je suis devenu tellement maniaque sur l’écriture que j’ai perdu tout plaisir à écrire... Non, le plaisir c’est plus tard quand tu vois que ton texte atteint son but ! Là tu trouves la force de te relancer !

Tu gères le label Rap and Revenge. Après Faycal avec qui tu avais tapé des featuring et 1984 que tu as produit, tu as sorti cette année le disque de Beyond the Grave qui comprend justement l’un des membres de 1984. Comment se passe la gestion de ton label et le choix des artistes avec qui tu collabores ?
Généralement, on ne travaille qu’avec des gens très proches en qui on a une entière confiance... Mais ça n’évite pas les déconvenues malheureusement. Je pense que pour bosser chez nous il faut une implication totale car nous sommes indépendants à tous les niveaux, nous ne déléguons plus rien, il faut connaître toutes les ficelles, être un touche-à-tout. Essayer de faire au mieux avec nos petits moyens.



Le morceau « Le Masque de Nô » évoque la notoriété. Tu es toujours resté éloigné de la scène française, que ce soit dans ton approche musicale ou ta présence dans les médias. C’est une manière de garder ton indépendance ?
Absolument, la médiatisation est une gangrène, si tu n'amputes pas à temps t’es foutu ! Il s’agit de trouver le juste milieu car le but n’est pas non plus que personne n’entende ton travail. Personnellement, je ne tape jamais à aucune porte, on vient me chercher et je dis oui ou non mais tu ne me verras jamais quémander un article, un passage radio ou un concert. Je refuse même la plupart des premières parties qu’on me propose car ouvrir pour un groupe qui n’a jamais pris le temps d’écouter ma musique, ça ne m’intéresse pas. J’ai conscience que c’est un peu extrême comme conception mais bon, chacun sa manière de faire !

Tu donnes assez peu de concerts. C’est un choix ?
Oui car j’aime créer du neuf, j’ai du mal à interpréter des anciens morceaux, en tout cas ça n’a jamais été ma priorité. Je pense aussi qu’il faut savoir se faire discret... Question de personnalité, encore une fois.

Allez, parce que j’ai quand même un peu envie de te parler ciné ... Au niveau de tes influences tu as un penchant pour la vieille école de l’horreur, notamment la vague italienne des Fulci, Argento, Bava, ou les américains comme Romero ou Craven ? Tu continues de regarder ce qui ce fait actuellement dans le genre ?
Oui et tout se ressemble plus ou moins. Beaucoup trop de films en found footage à mon goût... Mais j’ai parfois quelques bonnes surprises : le remake de Maniac, House Of The Devil, Martyrs ou A L’intérieur, par exemple. Et encore, la plupart de ces films ont déjà 5 ou 6 ans. Les studios sortent des films d’horreur sans se prendre la tête, ils savent que ce sont des films qui rapportent et qui font des entrées... Je ne sais même plus combien ils ont sorti de Saw ou de Paranormal Activity... Bref, pour moi l’âge d’or c’était vraiment les années 70, on a eu le droit à une flopée de réalisateurs ultra-originaux, c’est cette époque qui m’a le plus marqué et c’est essentiellement de là que proviennent mes références.