Columbine : « On est les rappeurs les plus chauds de Bretagne »

Huit types de moins de 25 ans, des clips à mille lieues des clichés et un succès délirant : qu'est-ce qu'il se passe au juste avec le crew Columbine ?

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mars 23 2016, 11:00am


Le crew Columbine enregistre depuis un an et rassemble huit types dont pas un seul ne dépasse la barre symbolique des 25 printemps. Tout ce petit monde découche dans un petit appartement fraichement dégoté, où les premiers de la classe, Lujipeka et Yro, tentent de garder le cap au milieu d'une bande de vilains garçons surexcités. Mais au-delà des prods assez travaillées et parfois subtiles, ce sont les clips de Columbine qui marquent. Belles propriétés avec vue sur la Manche ou les Alpes suisses, salon de tatouage, barque ou diner américain : la bande de louveteaux se joue des clichés et ne se ferme aucune porte. Chez eux, pas de corps musclé ni de fesses rebondies, mais des gars bien sapés, galbés en I, avec des tronches impossibles, qu trouvent un plaisir absolu dans ce qu'ils font. Et c'est bien ça qui fait que Columbine, ça colombe.


Noisey : Columbine ça a démarré comment ?
Columbine : On est là depuis 2014. On a toujours eu la volonté d'un projet commun. Après, on s'était pas forcément réunis pour le mener à bien ensemble. Mais on a tous fait de la musique. On a commencé à rapper y'a deux ans. Avant, on faisait des trucs plus sombres, plus alternatifs, pas forcément du rap.

Vous travaillez comment vos sons ?
On fait tout avec Ableton et Cubase. On est pas mal à taffer dessus dans le groupe et on fait nos instrus comme ça. On fait tout, tout seul. Même la post prod. Pour te dire, on envoie nous-même nos CD. On n'a pas d'agent de presse non plus. Pour l'instant c'est carrément gérable. Les clips c'est nous aussi et la majorité ne dépasse pas les 100 euros de budget. On a nos petites astuces. On se donne à fond, on fait jamais les flemmards. Si il faut traverser la France pour un clip, on le fait. Y'a toujours moyen.

Le matos, c’est papa-maman qui rincent ?
Le matos on l'achète nous-même aussi. Là, en ce moment, on tourne à la Blackmagic Cinema Pocket. On a acheté du vrai matos, pour faire de belles choses. C’est nous qui avons investi là-dedans avec l'argent des T-shirts et des CD. On veut gonfler le délire avant de toucher le moindre centime. C'est plus malin pour l'instant. S'acheter des sapes, ce sera pour plus tard.



Quand on voit les clips de « Charles Vicomte » ou « Dom Pérignon », on se dit pourtant que vous pétez dans la soie…
Charles Vicomte, c'est l'alter ego de Yro, c'est son jumeau diabolique. C'est un personnage satirique. Si t'écoutes le reste de la bande, y'a que Charles Vicomte qui va parler de bif dans nos clips. C’est ce personnage qui nous a fait en quelque sorte. Mais c'est à double tranchant, parce que il y en a qui boycottent pour ça.

Du coup, le rap c’est un délire entre potes ou c’est un projet de carrière ?
On écoute que du rap depuis toujours. Même quand on était en couche, on était bercé à ça. Après pour l'avenir, le temps nous le dira. On consacre tout au groupe. C'est tous les jours Columbine. On mange, boit et vit Columbine et on verra après. Mais quoi qu'il arrive on restera dans le game. On garde les pieds sur Terre, mais on part du principe que quand on fait des choses bien, au final ça paye. Si on veut se faire un bon délire, on n'hésite pas et on se lance. Mais quand ta première vidéo fait deux millions de vues, ça motive c'est sur. Mais comme je t’ai dit on reste lucide.

Dans vos clips, ça se sape aussi bien en polo Ralph Lauren, qu’en Jacket Frosties. C’est important le vêtement pour le visuel ?
La sape c'est hyper important, ça fait carrément partie du clip. On s'adapte à l'esthétisme qu'on souhaite donner au clip. Pour « Polo » par exemple on a fait venir des gens avec un dress code retro. Mais t'as aussi beaucoup de fringues qu'on porte en vrai tous les jours. On se fait des fripes aussi, mais on s'en fout, quand c'est bon, on prend.



Vous venez tous de Bretagne, mais pas de trace de K-Way jaune, de bord de mer venteux et de porcheries. Pourquoi ?
En vrai, y'a deux trois phases sur le stade Rennais mais on n'est pas du tout pro-Bretagne, hormis Vicomte. On n'est pas non plus pro-Province. On s'en branle de ça. Si il faut monter à Paris, on le fera. Ce qu'on envoie, c'est pas du tout du rap breton. Pour te dire, en un an on est devenus les rappeurs les plus chauds de Bretagne. Y'a pas d'histoire du rap en Bretagne. Enfin si... comment ils s'appellent... Dana là ou je sais plus trop quoi.

Manau ?
Ouais, c’est ça [Rires]. On n'a pas un héritage de ouf, c’est clair. Rennes c'est pas super hip hop, pas super pera. Voilà, on vient de Rennes, mais on s'en fout de la Bretagne.

Columbine, c'est une référence au massacre qui s’est passé dans ce lycée aux Etats-Unis, le 20 avril 1999 ?
Oui, mais c’est surtout une grosse référence au film Elephant. Pas pour faire une apologie de la tuerie mais plus pour le flow du film, son esthétisme et la psychologie des deux gars. C'est une ode à l'adolescence. Tout ce que tu peux vivre pendant cette période là. Tout ce qui tourne autour de la période scolaire. C'est souvent l'origine du mal, des pensées sombres pour certains jeunes. La Columbine c'est aussi une fleur, et nous on l'associe à la fleur du mal. Et si tu veux aller plus loin dans le délire tu prends la Colombe, synonyme de paix et INE, ton numéro étudiant…

Et les mecs qui déboulent en kalach dans le clip « Au Fond de la Classe », pareil ?
Pas hyper subtil, c'est vrai, mais on fait pas tellement de clin d'oeil là-dessus car les gens ont tendance à fantasmer et à fabuler.



Parfois on a l’impression que vos sons sont parodiques, que vous vous moquez ouvertement de la scène rap actuelle.
C'est pas du tout parodique, c'est du second degré. Il y a plein de rappeurs qui foutent des phases délires dans leur clip et c'est pas pour autant qu'ils font du rap comique. Après pour « Vicomte » on est ok, c'est plus de la parodie. Mais dans les autres clips non. Nous on fait ce qui nous fait triper. Par exemple dans « Dom Pérignon », on fait genre on balance des Belvédères dans la piscine parce que typiquement ça nous fait triper ce genre de trucs. C'est gang, quoi. On n'écoute pas ce que les gens pensent qu'on écoute. On adore Jul, Young Thug. Lil Yachty nous met bien d'accord aussi. On n'est pas du tout rap underground comme les gens pensent. On veut pas voir cette image là.

L'underground, les trucs alternatifs on se branlait là-dessus quand on était plus jeunes. Mais aujourd'hui, c'est différent. On préfère les sons mainstream, grand public. On écoute de tout, on puise partout. On écoute beaucoup de rap français et même des mecs plus récents comme Djadja & Dinaz. On aime bien aussi comment fonctionnent le collectif Odd Future. Ils font plein de sketchs. Ils font du golri, ils ont une émission de blagues sur loiter squad. Au final ils peuvent te faire des sons super parodiques, mais aussi très sincères et profonds. C'est ça qui nous branche. On n’a pas de limite dans notre délire. On essaye de mettre l'accent sur la vidéo comme eux. On reste ouvert comme eux.



Vous êtes combien en tout dans le crew Columbine ?
On est huit. Mais la partie musicale, on la fait à trois. Après, t'as des potos à la post prod et d’autres qui sont plus dans le personnage que dans la musique. Je sais pas si t'as suivi le délire de Lorenzo. Il est souvent dans nos clips. Lui, il fait des sketches sur internet et il nous suit dans nos clips parfois. Son personnage marche bien. On le fait monter sur scène et les gens délirent en concert. Maintenant, il est aussi connu que Columbine. Nous, on reste concentrés sur la musique, mais dans la bande on veut promouvoir autre chose. Plus qu'un son, un clip et basta. Lorenzo prépare une mixtape gratuite par exemple, dans son personnage. C'est ça aussi Columbine.

À travers le collectif, on veut promouvoir des individualités, des talents. On a du second degré, mais on est sérieux dans ce qu'on fait. On peut faire les gros gangers bien lourds, ou des personnages plus naturels, plus sincères avec des sons comme « Zone 51 » ou « Prélis ». Puis à côté de ça t'as « Dom Pérignon » ou « Littleton » où on est plus golri. Nos sons n'ont rien à voir, mais on n'essaye de garder l'entité Columbine intact.

C’est quoi la marque Columbine ?
C'est à la fois de l'esthétisme et du style. Pas une immense prise au sérieux dans les clips, une variété musicale dans le son et des paroles à la fois lyrics, poétiques et un golri. Parfois on peut avoir des références hyper pointilleuses et balancer des conneries un peu sales en impro. En ce moment, on taffe sur des trucs différents car on évolue assez vite au niveau de nos paroles. Déjà parce qu'on est jeunes et ensuite parce qu'on nous pousse.

Racontez moi votre escapade en Suisse pour le clip « Dom Pérignon ».
C'était un tournage sur un week-end, un gros rush. Deux jours en mode non-stop. On avait tout préparé à l'avance et on a fait nos trucs bam-bam. On a enchainé avec les voitures devant Pôle Emploi, ensuite à la piscine, puis la boîte de nuit. C’était pas des vacances, mais un vrai tournage. On saivait pourquoi on était là et on a très peu dormi.

Foda C, il a pris quelques smarties en vrai pour ce clip ?
[Rires] Sérieux, il a charbonné son truc. Chaque personnage est étudié. Tout est manigancé. S'il veut être bien gang, cheveux mouillés, à jeter de l'alcool dans la piscine... Bah, il le fait.



Et des concerts, vous en faites ?
Quelques-uns. Là on en a fait un gros à l'Antipode à Rennes. Y'avait plein de monde pour nous, on n'était pas prêts. C'était une sorte de festival. Ils nous ont fait passer premier et on a torché la soirée. En plus c'était sur le terter, à Rennes, c'était vraiment symbolique. Y'avait nos potes, mais ça venait de partout. Y'en a, ils ont fait la route pour nous. On était choqués.

Et le CD Clubbing for Columbine sorti en janvier, ça a marché ?
Il a bien marché, ouais. Beaucoup de bons retours. Peu médiatiquement, par contre. On n’a pas eu trop de retours de la presse. On s'en fout un peu. Le principal c'est le retour de ceux qui nous écoutent et on a été validés. Pour un album vendu sous le manteau, c'est pas mal. On est tout le temps là à envoyer des colis, donc c'est encourageant.

On a juste un distributeur digital qui nous branche sur Itunes, Spotify, Deezer, mais c'est tout. Il est pas vendu physiquement par des grands groupes, c'est nous qui avons pressé les CD, les T-shirts et qui nous nous occupons des commandes. Tous les stocks sont à l'appart'. Au final, le physique qui a beaucoup plus marché que le digital. Comme quoi le CD n’est pas mort. Après, pour nous, le physique ça a une saveur particulière. C'est du soutien. Même si au final, on sait tous que le CD restera dans la portière de la gova.

Les labels s'intéressent à vous, du coup ?
Ouais, on est contacté par des labels et tout. C'est assez étonnant. Ils ont l'oeil sur nous. On fait que discuter, y'a pas de contrat. Mais ils savent que Columbine est là. On parle pas des masses de nous, mais on sait qu'on a de la marge. Ça matche comme ça pour l'instant. On peut gérer pour le moment, donc on se précipite pas là-dessus.


Quentin Müller est sur Twitter.