Déluge veut baiser Deafheaven et l'assume totalement

Le projet méga pro de post-black metal français sort son premier album demain et le baptisera au Ferrailleur à Nantes.

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sept. 18 2015, 11:30am


Photo : Cédric Freyermuth

À l’époque où j’ai rencontré F.T. de Déluge (au Ieperfest), il portait une sorte d’unique tresse derrière le crâne, ce qui le positionnait a priori plutôt du côté des cuivres et de l’accordéon que de la double pédale. Depuis, non content d’avoir retrouvé le chemin de la décence capillaire, il a tourné avec quelques groupes de hardcore (et Gojira), orchestré le retour de Mutiilation sur la scène du Hellfest, et surtout, SURTOUT, il s’apprête à sortir l’un des meilleurs disques de metal français de l’année, Aether, le premier album d’un projet qu’il aura peaufiné pendant plusieurs années entre les canettes de Rince-Cochon qui jonchent le sol de son salon. Il a bien l’intention de devenir le premier à rivaliser avec les Américains sur le terrain du « post-black metal », et n’est pas du genre à s’en cacher. La preuve juste en-dessous.

Noisey : Ça sort d’où, Déluge ? Le son est hyper black metal, genre « nouvelle vague du black metal », mais toi tu ne viens pas de là.
F.T. : Ouais, moi je viens pas du black du tout, en tout cas pas particulièrement, mais j’aime quand il y a une recherche, un truc original. Encore récemment, je me suis retrouvé à chanter dans un groupe de fastcore de Nancy, j’avais jamais vraiment chanté avant. Et à ce moment-là je bossais déjà sur Déluge dans mon coin, littéralement, dans mon salon. Ça a toujours été mon projet prioritaire, c’est moi qui compose tout, mais je cherchais un batteur, des mecs pour tourner… Du coup voilà, ça m’a fait marrer de tourner avec ce groupe, on a bien déconné, mais c’est pas mon style de prédilection. Et puis c’était rapide et extrême, c’était cool.

J’ai vu que t’avais commencé à poster des morceaux de Déluge, des extraits, il y a déjà plus d’un an, mais je savais pas que tu faisais ça tout seul. Même si Neige, le chanteur d’Alcest, t'a filé un coup de main. Pour moi c’était un truc collaboratif, mais pas du tout en fait ?
En fait, à la base, j’ai rencontré Maxime, le chanteur, en faisant un split avec un autre groupe et on s’était dit qu’il fallait qu’on fasse un truc commun. Lui a eu d’autres trucs à faire pendant un moment, du coup j’ai pris l’affaire en main de mon côté et je me suis démerdé petit à petit pour monter un line-up et composer. Je bosse sur ce projet depuis 2011-2012 mine de rien. Je compose à peu près tout tout seul. À un moment j’ai vendu ma boîte, donc j’ai eu pas mal de temps à mettre là-dedans, et de la thune à y investir. Une démo a failli sortir sur Les Acteurs de l’Ombre, déjà, y’a quelque temps, mais ça ne s’est pas fait parce qu’ils n’avaient pas le budget qu’ils ont actuellement. Alors on s’est dit qu’on allait bosser sur l’album, et au final ils nous ont signés, on est hyper contents.


Artwork : Metastazis

Et donc là, ton album sort finalement samedi. Heureux ?
En fait on a longtemps hésité sur la production, on voulait éviter le son trop « à la française », genre le mec qui produit Birds In Row, ce genre de son-là. C’est un son qui ne fait pas l’unanimité chez nous, même si personnellement j’aime beaucoup. Mais je trouvais que c’était la facilité. Pour revenir à ce que je disais plus tôt, moi j’écoutais pas du tout de black, et puis j’ai découvert Deafheaven. Je suis le mec le moins trve du monde. J’étais tombé sur leur premier album, et j’avais trouvé ça ouf, mais y’avait un côté à l’eau de rose qui m’emmerdait pas mal. Je parle même pas de parties lentes ou mélodiques, ça j’aime bien, le délire post-rock, etc. Mais y’a des trucs qui puent le parfum pour ado. Donc je m’étais dit que j’aimerais faire un son proche de ce genre de black metal mélodique, plein de parties très agressives, avec aussi des parties plus calmes mais qui seraient plutôt nostalgiques que mielleuses. Quand je compose, je fais comme si c’était pas moi. J’écoute comme si c’était l’album de quelqu’un d’autre, le but c’est de ne jamais me faire chier. Et là j’écoute mon album et y’a pas de moments où je me fais chier. Je trouve ça cohérent, y’a des trucs hyper énervés et des choses plus « post ». Post-hardcore, post-rock, peu importe, mais je suis fier de ce que je sors, et ça, ça défonce.

Mais ce style-là, les mecs genre Deafheaven, Ash Borer, voire même Wolves in the Throne Room, qui font du « post-black metal » et ont déclenché une sorte de querelle d’anciens et des modernes dans le monde du corpse paint, c’est devenu énorme en peu de temps. Deafheaven est même apparu dans des pubs Apple. En France, rien.
Je suis pas le seul sur le truc non plus. Il y a un autre groupe qui s’appelle Paramnesia, qui tue, et qui ressemble pas mal à Ash Borer, Fell Voices, ce genre de trucs justement. Et pourtant ça n’a rien à voir avec le black metal Pitchfork. Sans être trve ou « raw » non plus. Après c’est vrai qu’il n’y a pas grand-monde, même Regarde Les Hommes Tomber c’est plus du hardcore avec quelques touches black. On s’y perd, mais le son que je veux développer, on est très peu à le faire en France, et même en Europe.

Donc tes influences, au final, elles sont presque exclusivement américaines ? On t’emmerde pas trop avec notre exception culturelle, ça va ?
On est tous citoyens du monde, frère ! Non mais ouais, effectivement, je me suis pris une turbo-claque avec un groupe comme Fell Voices, par exemple, quand je les ai vus en live avec Ash Borer. Après, l’idée de Déluge, c’est vraiment que tout soit cohérent, pas juste en termes de riffs. Il faut que tout s’enchaîne, pendant 55 minutes, que ça fonctionne comme un tout. Et je voulais créer quelque chose que je n’avais pas déjà entendu ailleurs, tout en ayant des influences assumées. Récemment, je découvre Black Monolith, autre claque. Et il y a une piste où une partie défonce, et d’un coup ils ne vont pas dans la direction la plus évidente, la meilleure. J’ai envie de les insulter. Alors je me dis : « je peux faire mieux, et si c’est pas mieux ça vaut pas le coup. » Je voulais aussi une vibe un peu mélancolique, des émotions. Un peu pédé, mais moins pédé que Deafheaven. Genre on boit quand même de la bière, mais c’est de l’Edelweiss.

Mais t’as pas tout enregistré toi-même, vu que t’es pas batteur. Avec qui t’as bossé ?
Ce sont que des potes à moi, et que des mecs qui ont au moins dix ans de scène derrière eux, que ce soit du hardcore, du metal, etc. Eux non plus ne sont pas des mecs du black, à part notre bassiste, donc ça marche pas mal. On a surtout auditionné un million de batteurs. Y’a un mec qui nous avait ultra impressionné, mais il avait plein d’autres projets, plein de groupes pendant longtemps. On le voulait pour le EP et une fois en studio, il s’est ridiculisé. Il blastait comme un taré, mais en trois prises, le mec te fait trois breaks différents, incapable de reproduire un truc… Et pareil pendant les 4 répètes suivantes, de pire en pire, à la fin le mec ne savait même plus blaster. Retour à l’état larvaire. Et le mec me fait : « ouais, bon, t’éditeras… » Allez dehors. Et au final, un jour, on a testé notre ingé-son, comme ça. Et le mec était hallucinant, parfait, incroyable.

Un truc étonnant pour un mec qui sort un premier album, c’est le teaser de ton clip, avant même de sortir ce premier clip qui lui-même devait annoncer la sortie de l’album. Tu crois pas que t’en fais trop ? Est-ce qu’un petit groupe doit vraiment se comporter comme un blockbuster hollywoodien ?
C’est marrant, parce qu’avec Maxime, on se moque vachement de toute cette tendance du teasing. « Soyez prêts », tous ces trucs-là… Mais prêts à quoi ? Allez, balance-le ton album, connard ! Si on n’est pas prêts, c’est peut-être que c’est toi qui n'es pas prêt à faire des trucs biens. Donc là, effectivement, on a l’air un peu cons. Ceci dit, on tease pas sur tout. Et, sans prétention aucune, y’a plein de groupes qui, en plus d’être mal gérés ou pas terribles, gèrent extrêmement mal leur communication. Moi j’ai horreur de ça, c’est pas mon truc, mais si tu fais pas de com' t’es mort, tu joues dans ta chambre ou des salles des fêtes toute ta vie.

Moi j’ai bientôt 30 ans, j’ai envie de faire les choses bien. J’ai eu l’occasion de partir en tournée avec des groupes comme Gojira, des groupes qui marchent bien, et quand tu vois ça… Y’a plein de gens qui se foutent de leur gueule, mais ils se sont cassés le cul pendant des années et les mecs sont hyper pros. Pendant longtemps j'étais le mec qui disait « si ce qu’on fait est bon, les gens viendront, et s’ils veulent pas venir on les emmerde ». C’est moins vrai aujourd'hui. Quoi, tu veux être cool ? Tourner dans de bonnes conditions, c’est cool aussi. Et si mon album marche pas, j’aurais tout donné, et au pire moi je l’écouterai. Bon, ça fera un peu cher le CD pour l’écouter tout seul…

Donc ça y est, tu te vois enfin devenir musicien à temps plein ? En 2015, sérieux ?
J’ai un bac+5 en ingénierie médicale parce que papa/maman voulaient que j’aille le plus loin possible. Ils n'avaient pas tort, mais je connais aussi plein de mecs qui en étant ingé-son ont réussi à tourner tout le temps, à en vivre, à avoir une vie de fou. Moi j’ai fait les deux en même temps du coup. J’ai eu une boîte pendant 5 ans en ingénierie médicale et c’est la période où j’ai le plus tourné de ma vie. Et quand j’ai vendu ma boîte, parce que j’en avais vraiment plein le cul, je me suis aperçu que j’avais taffé comme un connard pendant des années et qu'il était temps d'avoir d'autres objectifs.

Ça coûte combien d’enregistrer un album comme ça ? Je suis quand même impressionné par le professionnalisme de la démarche, entre le clip, les visuels, la production hyper chiadée…
En fait, ça dépend de ce que tu veux faire. Récemment, je discute avec le grand-père d’un pote, et je lui dis qu’on a été payés 300 balles pour un concert (notre deuxième). Et il me fait : « 300 chacun ? » Les gens se rendent pas compte. Mais bref, ça dépend de tes objectifs. Là, c’est le premier projet où je sais que, du début à la fin, ça va me plaire. J’en suis fier, alors tant pis si on vient me dire que je suis prétentieux. J’ai des objectifs. J’ai plus l’âge de faire semblant de m’en battre les couilles. J’enregistre pas dans une cave comme si j’avais 16 ans à Bergen en 1993. Avant, dans mes autres groupes, on bricolait pas mal, ce qui marche si tu veux faire quelques dates et sortir un EP. Nous, on a voulu zapper cette phase-là.

J’ai la chance d’avoir un peu de blé pour la première fois de ma vie, je peux payer un ingé-son qui coûte cher. En l’occurrence, un mec qui est dans le Michigan. Et puis à côté de ça, maintenant, les gens regardent avant d’écouter. Les visuels sont très importants. La musique reste évidemment capitale, tu peux pas faire sans, mais ça aide aussi d’avoir un joli clip, un truc bien fait. Et on veut laisser le moins de place possible à l’aléatoire, sans être non plus arrivistes ou baisser nos frocs. C’est toujours une histoire de cohérence. Pareil pour les dates, on vise pas Bercy tout de suite mais on veut pas jouer dans un PMU devant 20 personnes non plus. Et à partir de là, l’espoir, c’est que les ventes remboursent à peu près tout ça et de faire des concerts cools, ça sera déjà pas mal.

Le premier album de Déluge, Aether, sort le 19 septembre sur Les Acteurs de l’Ombre. La release party aura lieu ce soir au Ferrailleur, à Nantes, avec Regarde Les Hommes Tomber, Moonreich et Maïeutiste. Le groupe part ensuite en tournée et vous pouvez retrouver toutes les dates sur leur page Facebook.

Sébastien Chavigner n'est plus sur Twitter, on vous l'a déjà dit.