Les disques de mes instants café 2013

Tout un tas de disques écoutés cette année en des circonstances à chaque fois différentes, mais toujours le matin, avec une tasse de café fraîchement torréfié et une humeur massacrante.

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23 décembre 2013, 1:00pm


Je n’arriverais pas à dater précisément le moment où j’ai tiré un trait définitif sur mon adolescence, mais ça devait se situer quelque part entre fin 2012 et début 2013, quand j’ai laissé entrer le café dans ma vie. Il y a plusieurs façons de laisser entrer le café dans sa vie, plusieurs raisons aussi : on peut se laisser séduire pour le fumé odorant d’un torréfacteur de quartier alors qu’on passe devant en autobus, on peut avoir besoin d’un coup de main chaud et liquide avant d’envoyer 30 mails de rappels consécutifs à des rédacteurs qui se branlent totalement de vous, on peut également désirer une épaule sur laquelle se reposer tandis qu’on écoute un morceau de Lucio Battisti chanté en anglais. Moi, j’ai simplement profité du fait que notre office manager ait acheté une machine à expresso opérationnelle.

C’est donc via les capsules de café notées de 1 à 12 selon la teneur en caféine par les laboratoires Nespresso que j’ai vécu mes premières expériences café autres que celles des cafés longs tout pourris (et qui filent des maux de bide) du bar d’en face et des cafés courts sans goût que les brasseries françaises servent à la fin des repas avec l’addition, un regard oblique et un macaron. Vite, j’ai pris l’habitude de savourer les arômes proposés par la gamme adoubée par le prescripteur de tendances George Clooney en réfléchissant à des playlists variant en fonction de la puissance des capsules. Puis, j’ai abandonné parce que c’était long et supérieurement chiant ; d’autant plus que, ouais, si Étienne Daho s’accorde uniquement avec un Rosabay de Columbia (force 6) ou Prince avec un Caramelito (saveur caramel, force 6), qu’en est-il d’Omar-S, de Pulp ou de n’importe quel album de rap sorti ces 20 dernières années, lesquels peuvent contenir des morceaux doux, longs, durs, tendres, relou, amers, suaves et encore des dizaines de variétés et de micro-goûts allant du Fortissio Lungo (long, force 7) au Kazaar (épicé et boisé, force 12) ? Cette café-notation de longue haleine s’avérait inopérante.

J’ai finalement pris le parti de m’en foutre et de simplement lister les EPs et albums sortis cette année que j’ai écoutés en des circonstances à chaque fois différentes mais toujours le matin, avec une tasse de café fraîchement torréfié et une humeur massacrante.




DELROY EDWARDS White Owl EP (L.I.E.S)
Delroy Edwards est le boss de la house de renoi américaine actuelle, c’est pourquoi tous les disques qu’il sort ressemblent à des maxis Dance Mania oubliés, retrouvés puis encodés en 96 kpbs avec un Mini-Disc et une perceuse. Il est probable que vous détestiez si, au contraire de moi, vous n’avez aucun goût. Mais les amateurs de café, ceux qui chient tout leur mécontentement sur le café soluble et la marque Lavazza, savent que Delroy est le seul être humain décent à jouer de la musique de danse aujourd’hui, dans des bars de Los Angeles devant 60 mecs bourrés qui ne sont pas venus pour lui, ou en Europe devant des puristes allemands chiants. J’ai écouté ce truc un nombre considérable de fois, beaucoup trop pour des morceaux aussi répétitifs, toujours en me chargeant en plus de tâches fastidieuses (recherches sur un conflit sud-soudanais couvert par deux médias internationaux dont un russe, changements de cartouches d’encre dans l’imprimante de bureau reliée à mon ordinateur) avant de réaliser que je ne pouvais supporter ça qu’à cause des effets euphorisants de la caféine. Quoi d’autre ? L’adresse mail de son manager se termine en « .biz ».




NASTY MANE K.U.S.H. (DJ Scream Mixtape)
Notre contributeur rap à pantalon de coton S.T. Roy m’a fait découvrir cette tape entre deux plaintes à propos du buzz – selon lui, immérité – de Joey Bada$$. En temps normal, j’aurais fait semblant d’écouter ses recommandations et j’aurais perdu les mp3 dûment envoyés quelque part entre un PDF tutoriel sur comment nettoyer le filtre de sa machine à laver et une photo haute-résolution de lasagnes en train de cuire. Là, j’ai écouté sa sagesse brahmane et je me suis retrouvé confronté au disque de rap de Memphis le plus foncièrement café des années Internet. Des intellectuels en featuring (Project Pat, Juicy J), un sens de l’humour super fin (un morceau s’intitule « Get Rich or Die Broke »), rien de particulièrement stimulant donc, sauf que 1/ tous les morceaux sont réussis, et 2/ tous donnent envie de se battre. Au contraire des autres disques de cette liste, il est revanche impossible d’écouter ce truc dans un contexte autre que boire une tasse de café, sous peine de se sentir acculé sans motif apparent et à un moment, de se mettre à pleurer.




SPEEDY ORTIZ Major Arcana (Carpark)
Oh les pauvres petits loulous, ils ont le blues d’être Américains et d’être les malheureux responsables de la crise financière et de la propagation de l’éthique protestante via la valeur travail dans tous les pays développés du monde Hé, banlieue pavillonnaire, pas de bile : on s’en branle vachement de vos problèmes Ce qu’on aime, c’est profiter de vos petites crises de nerfs pour boire un max de café péruvien de chez Monop’ afin de pouvoir travailler et ainsi, payer notre loyer. Plus longtemps vous aurez envie de vivre dans votre inner-épisode de Daria, plus nous serons en mesure de survivre au froid ; et sachez qu’en Union Européenne, il fait de plus en plus froid. Est-ce qu’il fait froid comme ça à Northampton, Massachussetts ? Au plaisir d’avoir de vos nouvelles,
Un correspondant démocrate.




V/A JEROME DERRADJI PRESENTS Bang the Box ! (Still Music)
V/A KILL YOURSELF DANCING The Story of Sunset Records (Still Music)
V/A TREVOR JACKSON PRESENTS Metal Dance 2 (Strut)
Parfois quand je ferme les yeux, j’essaie de me mettre dans la peau du mec qui décide de s’investir dans la sortie d’une compilation rassemblant des vieux morceaux qu’ont écouté une centaine de personnes il y a 30 ans et qu’il faudra présenter à une centaine de gens d’une autre génération (des nerds très à cheval sur les règles) sous la forme d’un délicat petit coffret muni d’une brochure explicative. Au bout de trente à quarante secondes de sondage interne, je parviens à cette conclusion : NON CETTE DÉMARCHE EST BIEN TROP CHIANTE, JULIEN. C’est pourquoi, lorsque cet épisode s’achève, que la vie active reprend ses droits et que l’une de ces compilations émerge du néant dans un grand chambardement de couleurs et de joie, j’éprouve toujours un profond sentiment d’admiration. Ces trois-là ont en plus le mérite de n’être rébarbatives qu’à de brefs moments, jamais assez pour mettre en péril le projet initial qui n’est autre que de repousser ses propres limites de connaissance musicale. Mention spéciale à la compile de Jackson, sérieuse et hyper bien pour bosser avec un Or Rose (puissance 7) de chez L’Or de Maison du Café.




OMAR-S Thank You 4 Letting Me Be Myself (FXHE)
POWER TRIP Manifest Decimation (Southern Lord)
Deux disques café, le premier relativement stressé et le second super tendu, lisibles au premier degré uniquement et dont le rédacteur en chef de Noisey a déjà venté les mérites dans un top précédent dont je vous recommande la lecture.




ALTERED BOYS S/T 12’’ (Deranged)
Ouais non en fait y’a que « Ugliness » que j’ai aimé dessus, mais je l’ai écouté trop de fois pour ne pas le placer quelque part. Early hardcore de type skateboard fait par des mecs bourrés du New Jersey qui n’en ont visiblement rien à branler du xcocax et du concept d’unité. Le New Jersey obtient pour la 27e fois consécutive l’award du territoire à avoir le moins groové cette année, à égalité avec l’Iran.




DU RAP
Ça reste la meilleure musique à écouter au bureau, pour se réveiller, avant d’aller interviewer des gens dont il est probable qu’ils soient inintéressants, pour avoir envie de faire des trucs super chiants comme changer de forfait de téléphone mobile un samedi après-midi ou acheter une télé dans un centre commercial trop climatisé, c’est-à-dire pour toutes les opérations nécessitant de votre part une authentique forme de volonté. Soit : pour boire du putain de café. Le rap confère à celui qui l’écoute une énergie digne de vous enfant, quand vous étiez encore épargné par l’échec et les égratignures mentales du destin. Le rap lave. Couplé au café, il donne le courage d’être un homme. Parmi les trucs que j’ai chopés sur les blogs du tissu Internet et que j’ai écoutés le matin, j’ai noté : King Louie, le « Versace » de Migos, Juicy J, Gucci, le Brick Squad, Future, Chief Keef, Kevin Gates, Action Bronson / Alchemist et Sasha Go Hard. Même Earl Sweatshirt, c’est OK. Le tube d’A$ap Ferg « Shabba Ranks » aussi est OK. Tout est OK en rap, jusqu’au moment où ils décident de lire un bouquin.




HOAX 3rd EP (Painkiller)
C’est le meilleur truc de 2013 sorti en 2012 et une boule de colère antisociale larguée depuis l’abîme en direction de l’humanité. Le mec qui a créé cette musique est un gros creep inoffensif qui s’arrache ses propres fringues en concert en hurlant à quel point il est fou alors qu’en vérité, il fait surtout peur à ses parents. C’est cool. En terme d’éthique, c’est la musique la plus café de tous les disques de la liste, aussi.




KAARIS Or Noir (Therapy Music)
Ouais, c’est vraiment pas mal cette merde.


Julien Morel est rédacteur en chef de VICE France. Comme Dale Cooper, il n'a le temps que pour le café. Et sûrement pas pour Twitter.


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