Une histoire de Heavenly Records en huit disques

De Saint-Etienne à TOY en passant par Andrew Weatherall et les Manic Street Preachers.

|
févr. 7 2014, 11:00am



Au cours de ces 18 derniers mois, Heavenly Records est devenu un genre de symbole de la néo-nostalgie de l’ère 60’s/70’s. Leur roster actuel – composé de mecs extrêmement maigres (mais avec de bons cheveux) extirpés des coins sombres du Shacklewell Arms – va du krautrock le plus obscur au tout-venant psychédélique. Parmi eux, TOY, qui a déjà produit deux albums exemplaires de jams motoriques influencées par Neu! et les glameux de Charlie Boyer & the Voyeurs qui portent des T-shirts Television, et sur lequel le label a misé gros pour assoir son retour.

Après des débuts féroces, où le label de Jeff Barrett (un ancien de Creation Records) a sorti les premiers singles gentiment provocateurs des Manic Street Preachers et ouvert un bar à Soho (le Heavenly Social, qui deviendra par la suite le Social) pour que leurs potes encore inconnus de Chemical Brothers puissent avoir un endroit où jouer, l’année 2000 a vu Heavenly s’associer au poids lourd EMI pour un séjour de neuf ans dans le middle of the road. Ils ont sorti Doves. Ils ont sorti 22-20s. Et, en 2004, en pleine apogée merdique, ils ont signé les rigolos de The Magic Numbers – un groupe tellement pénible que tu les aurais volontiers massacré, eux et toute leur famille, pour rien, gratuitement, juste pour le plaisir de les décapiter, de plonger leurs quatre têtes ballantes dans la cuvette, et de tirer la chasse.

A la fin du voyage, en 2009, EMI remercia Heavenly sans ménagement aucun. Et, tel une fraîche divorcée qui s’aperçoit après une période bien trop longue de corvées ménagères et de repas interminables entre couples chiants qu’elle encore hot, Heavenly a repris la route de l'aventure et du danger. Afin de célébrer la sortie de la centième référence du label – Sun Structures de Temples – on vous offre un tour gratuit des succès vertigineux et des fiascos embarrassants du label, en huit disques-clés.


Sly & Lovechild – The World According to Sly & Lovechild (1990)



En lâchant le shoegaze et Creation Records à la fin des années 80 pour aller manager les groupes de la nouvelle scène de Manchester, Barrett a découvert l’acid-house, une gigantesque euphorie, et la motivation pour démarrer son label. The World According to Sly & Lovechild fut sa première sortie. Même si l’on ne s’en souviendra pas comme d’un single marquant, force est de reconaître que sa production était unique à l’époque. L’auteur du remix, Andrew Weatherall, deviendra d’ailleurs, au fil des années, un des piliers historiques du label.


Saint Etienne - Foxbase Alpha (1991)



Après le succès de « Only Love Can Break Your Heart » – reprise dance du classique de Neil Young – Saint Etienne signe avec Mercury pour son premier album, mais demande à ce qu'Heavenly sorte la version vinyle, qui deviendra de fait la première référence LP du label. Mélange impeccable d’indie rock, de dance, de house et de synth-pop, le résultat synthétise parfaitement le background musical de Barrett, tout en définissant la direction artistique du label et son caractère imprévisible. Le label sortira en tout dix albums du groupe, entre 1991 et 2009.


Manic Street Preachers – Motown Junk (1991)



En 1991, les Manics étaient un groupe qui se voulait ultra-radical, ultra-politisé, et ultra-sexué. Avec leurs maquillage, leurs vestes en peau de léopard et leurs chemises couvertes de slogans (« ATOMISE LE PASSE », « DETRUIS LE TRAVAIL », ce genre) bombés à la peinture, ces gallois aux mines renfrognées divisaient sérieusement la scène indé. En soutenant le groupe et en sortant deux de leurs premiers singles – Motwon Junk et le brillamment ironique You Love Us - Heaveny confirmait une vision et une attitude 100 % prestige.


Northern Uproar - Northern Uproar (1996)



Après des débuts sans faute, la signature de ces lads loseurs de Northern Uproar révèle les velléités populistes du label. Queue de comète de la domination Britpop, le groupe de Manchester était une de ces formations de seconde zone tentant désespérément de capitaliser sur l'image « mecs-du-peuple » instaurée par les frère Gallagher. Leur premier album, Northern Uproar, réussit cependant à atteindre la 22è place des charts.


The Magic Numbers - Forever Lost (2005)


Le secret honteux de la phase EMI de Heavenly. Le premier single de ce quatuor originaire de Ealing, avec son feeling brise d’été et son esthétique barbe et cute, était clairement à l’opposé de tout ce qui caractérisait Heavenly Records. Preuve que l’argent ne peut pas acheter le bon goût. Les Magic Numbers vendront un nombre effarant de copies de ce disque durant les trois années qui suivront, avant que tout le monde reprenne ses esprits et les relègue là où ils auraient toujours dû rester : dans les bacs à soldes.


Edwyn Collins - Home Again (2007)



Une des rares bonnes surprises de cette période fut le retour d'Edwyn Collins, leader d'Orange Juice. Après avoir essuyé deux hémorragies cérébrales en 2005, Collins a commencé à souffrir de problèmes d’élocution et d'une paralysie de l’hémisphère gauche, annulant de fait tous ses projets musicaux. Et pourtant, deux ans après être sorti de l’hôpital, Edwyn enregistre Home Again, un disque qui, en plus de témoigner de l’incroyable force mentale du chanteur, prouvait que ce héros mésestimé des 80’s était encore plein de jus.


TOY – Left Myself Behind (2011)



Et ceci nous amène (presque) à aujourd’hui, avec TOY, qui s’est d’abord fait connaître par quelques oreilles vigilantes comme « ce groupe composé d’ex-membres de Joe Lean & The Jing Jang Jong », avant que leurs tourbillons psychés séduisent le grand public. Un groupe qu'Heavenly a soutenu dès le début, publiant leur premier single à l’époque où TOY ne jouait que devant quatre pelés et un Hollandais au Old Blue Last. Le label de Jeff Barrett revenait en force, par la grande porte.


Charlie Boyer & the Voyeurs - Clarietta (2013)



Un des disques qui redonna vie à l’oiseau Heavenly. Charlie Boyer & the Voyeurs témoigne de la boucle opérée par le label, qui s’intéresse de nouveau, aujourd'hui, aux groupes en marge, exactement comme à ses débuts. Clarietta, un des meilleurs premiers albums de 2013, est le disque froid et séduisant, d'un groupe qui a construit sa musique sur les fragments d'un proto-punk façon Modern Lovers qui joue comme s’ils n’en avaient absolument rien à foutre de ton avis, ni de celui de qui que ce soit d'autre.


Lisa Wright est sur Twitter - @LisaAnneWright