Rebecca Topakian a photographié les punks et heavy metaleros cubains

Ils galèrent comme des brutes pour skater, s'acheter des instruments et avoir un look décent.

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avr. 3 2014, 9:45am

Eté 2012, je me retrouve embarquée à Cuba lors de la tournée de Donkey Punch – qui s'appellent maintenant Lodges – intitulée le « Brutal Fest Tour » et organisé par le français David Chapet. Je ne savais rien de Cuba et je n'avais aucune idée de l'organisation sociale et politique du pays. J'ai été très vite mise au parfum.

D'abord, à Cuba, Internet n'existe pas - à moins d'être riche, très riche. Et la plupart des Cubains sont pauvres. Plutôt surprenant pour une européenne qui ne jure que par son iPhone - lorsque je veux imprimer mon billet retour, j'apprends que je dois payer 10$ la demi-heure d'accès au web dans l'hôtel le plus luxueux de la ville. Pour écouter du hardcore, du punk ou du metal, il faut donc en vouloir. Certains chanceux ont de la famille aux États-Unis, des cousins à Miami qui ont émigré dans les années 1960. Ceux-là peuvent choper des vêtements « rock », des télés, des ordinateurs, et surtout : des disques durs avec toute la télévision et l'Internet du monde capitaliste, de MTV aux tubes des années 80, en passant par le best of 2010 des lolcats. L'hermétisme culturel du pays explique ces looks infernaux, mélange de t-shirts Scorpions et de mèches emo directement inspirées des clips de Bring Me The Horizon.

Dans un pays où le tube de l'été s'appelle « Loco Sexual » et qu'on doit le supporter à la piscine, dans la rue, dans le taxi, dans le bus, à l'hôtel, à la plage, à la maison, au café – absolument PARTOUT – et qu'on twerke dessus à tout âge du matin au soir, écouter du metal devient aussi impératif que transgressif. Partout, la musique traditionnelle cubaine a, globalement, été remplacée par du très mauvais reggaeton, et ses adeptes sont surnommés les « repas », auxquels s'opposent les « frikis », terme désignant la faune rock, du heavy-metalero à l'emokid. 

Jusqu'en 1966, le rock'n'roll était interdit sur l'île, et l'influence des pays occidentaux sur la jeunesse est toujours très mal vue – plusieurs fois, mes amis cubains m'ont demandé de me taire dans la rue parce qu'ils avaient peur de se faire arrêter pour conversation avec l'ennemi. Cela dit, ils pouvaient entrer dans mon hôtel, ce qui leur était complètement interdit il y a encore deux ans. Face à l'engouement des jeunes pour les musiques hardcore et metal, le Parti Communiste a créé la Agencia Cubana de Rock destinée à encadrer la scène cubaine, avec notamment la salle de concert et de répétition le Maxim Rock. L'agence permet à la fois de favoriser la production, mais surtout de surveiller et de canaliser le mouvement (comprendre : empêcher des paroles trop rebelles et conseiller un style plus métaphorique). On m'a rapporté qu'un groupe de hardcore avait même pu passer à la télé, preuve de l'ouverture d'esprit en progrès des autorités – mais le signal avait été coupé pour une chanson jugée trop « rebelle ». De la même manière, j'ai pu voir Los Aldeanos en concert, un duo de rappeurs mythique là-bas, et des organisateurs en stress total qui ne quittaient pas le disjoncteur.

Même si le « rock » est autorisé, il reste très difficile pour les kids de se procurer des instruments de musique destinés à autre chose que la rumba et beaucoup, en province, se font des mediators avec des cartes téléphoniques et récupèrent les baguettes de batterie usées des groupes étrangers. À Santa Clara, un groupe joue sur scène avec une boîte à rythme en guise de batteur, tout naturellement ; et quand on ne possède aucun instrument, on compose sur Guitar Pro, tout simplement. C'est ce que fait mon ami Julio dont le père a confisqué la guitare, trop dangereuse pour ses études et sa morale. Lorsque j'ai pris mon taxi direction l'aéroport, j'ai promis à mes amis de leur envoyer de la musique, des films, des infos, même si la poste risquait de leur confisquer.



L'été sont organisées des metal piscina au Castillito, une sorte de scène en extérieure face à une piscine. Les kids s'adonnent au headbanging en maillot et font du air guitar dans l'eau, au milieu des canettes de Bucanero Fuerte, la bière locale.



Deadpoint font du hardcore moderne inspiré par les trucs sur lesquels ils ont pu mettre la main, c'est-à-dire ce qui passe sur MTV aux États-Unis. Et quand les cubains montent des groupes, ils ne font pas les choses à moitié : on ne s'étonne pas de voir deux guitaristes, deux chanteurs, une double pédale – bref, tout en double. Je suis allée retrouver des membres du groupe dans le centre touristique de la Habana Vieja où ils tiennent un stand de souvenirs - porte-clés et tentures à l'effigie du Che - pour qu'ils me donnent un CD de leur album et que je le diffuse pour eux sur Internet. Beaucoup de groupes m'ont demandé de prendre leurs clips et leurs albums pour les partager en Europe.



À Pinard el Rio, la scène se trouve dans une sorte de cour intérieure surplombée de lianes, on se croirait en pleine jungle. Les cubains ne moshent pas vraiment comme en Europe, ils pensent que c'est trop agressif, ils se contentent de air guitar et du signe metal avec les doigts.



Amado est un des seuls punks que j'ai rencontré à Cuba, on le surnomme « punki ». Il y a beaucoup de heavy-metaleros ou de jeunes hardcore kids ou emokids, mais les punks ne sont pas trop en vogue. Amado essaye de transformer son appart en salon de piercing. Osmara, sa copine, porte un fute en cuir tous les jours, et ce malgré les 40 degrés et les 80% d'humidité – ce sont ses seules fringues cool, on ne trouve rien d'autre sur l'île. Un soir de metal piscina, ils m'ont demandé 2 dollars pour acheter une drogue à la composition douteuse.



Les frikis se retrouvent « al parque ». J'ai longtemps cherché un parc, jusqu'à ce que je comprenne que c'était un terre-plein central bétonné au croisement de l'avenue G (avenue des Présidents) et de la 25ème rue. Le jour, ils font du skate et fument des cigares, la nuit, ils picolent de la bière, du rhum et un mélange mystérieux dont on m'a parlé : la « 666 ». Avant, le parque s'étendait de la 21ème à la 27ème rue, mais c'est maintenant le repère des repas, les adeptes de reggaeton. On m'a dit que c'était tellement dur de choper des planches à Cuba que beaucoup de jeunes s'entraînent en espérant que des skateurs professionnels de passage à Cuba leur offrent les leurs. Apparemment, c'est le cas pour beaucoup des gamins que je vois rouler.



Les kids trainent pas mal devant le Maxim Rock, LE lieu associatif pour les jeunes à la Havane. Ce n'est pas facile de cultiver un look metal et de dégoter les accessoires typiques. Ce mec bataille chaque minute pour garder ses cheveux lisses et sa mèche au milieu de ce climat exigeant.



Ce jeune skateur me fascinait avec son mullet. Sans Internet et sans télé occidentale, tout le monde a un style un peu années 80. Comprenant que sa coupe était au centre de mon attention, il s'est coupé les tifs deux jours plus tard.



Giovany Milhet est le guitariste de Hipnosis, le groupe goth le plus connu du pays. Un soir devant mon hôtel, il m'a raconté comme il était difficile de faire du skate quand il était jeune. C'était l'époque spéciale, lors de la chute de l'URSS, quand Cuba s'est vu privé de soutien et a plongé très rapidement dans la pauvreté. La nuit, il volait des bureaux avec ses potes, les faisait tremper une semaine dans l'eau, et fabriquait des planches avec. C'est un peu le daron du metal sur l'île, tous les jeunes le respectent et admirent sa culture musicale. J'ai appris dernièrement qu'il a eu la chance d'aller aux Etats-Unis pour y jouer avec Hipnosis, ils ont finalement décidé de ne pas prendre leur avion de retour et de demander l'asile politique – qu'ils ont obtenu.



Rebecca ne bénéficie pas encore de l'asile politique aux USA, mais ça ne saurait tarder. Elle est sur Twitter - @Rebeccatopakian