© Fabien Hammerl (Ninja Tune)

Helena Hauff, le confort c'est l'inconfort

« Aujourd'hui, le public va de plus en plus vers la facilité. Je ne comprends pas de quoi les gens ont peur. »

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22 octobre 2018, 6:00pm

© Fabien Hammerl (Ninja Tune)

En allemand, « heimat » désigne le « chez-soi », mais n’a pas vraiment d’équivalent en français, tant le terme recoupe plusieurs idées en un seul et même mot. Il traduit aussi bien l’idée de maison, de foyer, de mère-patrie, d’un monde intérieur que du village où l’on est né. Pour ajouter un peu à la confusion, il traite aussi, par extension, d’une certaine idée d’authenticité, d’un cocon ainsi que d’une finalité plus générale autour du bonheur. Selon le philosophe allemand Hartmut Rosa, qui publiait déjà en 2010 l’essai Accélération, une critique sociale du temps : « Le concept emphatique de chez-soi (Heimat) en allemand ne peut émerger que lorsque l’expérience du monde est déjà dynamisée : il est l’expression de la peur d’une aliénation provoquée par l’accélération et exprime le souhait d’une « suspension » de notre rapport au monde. »

Le Golden Pudel, un monde en soi

On pourrait raccrocher tous ces wagons brinquebalants à la seule Helena Hauff, dont la musique et la carrière, plus insulaires qu’elles n’y paraissent, pourraient ainsi être vues sous le prisme du retour au bercail, et de la félicité qui va avec. Comme si, d’où qu’elle vienne, où qu’elle aille, tout ne tendait chez la jeune DJ et productrice allemande qu’à revenir à sa ville natale d’Hambourg, qu’elle n’a jamais quittée, ainsi qu’au Golden Pudel, haut-lieu contre-culturel local à l’ambiance déglingo-familiale où elle a fait ses armes - soit l’adéquation parfaite pour se la coller et se forger une communauté.

Passée en quelques années de timide DJ du coin à superstar de l’internationale techno qui tabasse, intronisée Jeanne Dark électronique en à peine le temps qu’il faut pour lever la tête du sillon, c’est en choisissant de rester appareillée au foyer que la jeune femme a pu garder la tête hors de l’eau. Alors qu’on a tôt fait de considérer la musique électronique comme une entreprise hors-sol, hors du monde et donc des frontières, Helena Hauff pointe rapidement elle-même l’importance de l’espace lorsqu’on la joint au téléphone : « En musique électronique, les gens oublient souvent l’importance du lieu. Certes, il n’y a pas de frontières ou de barrière de la langue, par exemple, parce qu’elle est souvent instrumentale. Et le fait que tu puisses te rendre au Japon, parler la minute d’après à quelqu’un qui vient du Brésil, ou jouer aux États-Unis comme moi aujourd’hui, tout ça fait qu’on occulte souvent l’essentiel : la communauté autour de toi. En ce sens, le Golden Pudel a été très important pour moi. C’est un endroit qui m’a permis de trouver un espace, aussi bien physique que mental, pour faire ce que je voulais. J’y ai découvert énormément de choses, y ai fait mon éducation musicale, ainsi que mes premières armes en tant que DJ. J’y ai rencontré des personnes passionnantes, avec qui j’ai pu partager de la musique, et qui m’en ont fait découvrir. On ne devrait jamais oublier d’où on vient, ni où l’on vit. Parce qu’au final, il ne s’agit que de ça : essayer de construire quelque chose chez soi, avec les siens, pour pouvoir ensuite partager des idées avec le reste du monde. »

Radoter comme un vieux rockeur

Plus qu’un purisme esthétique ou « puceaudiophile » (oui, c’est la contraction de « puceau » et « audiophile »), c’est plutôt du côté de la proximité qu’il faut aller chercher son envie d’authenticité, cette rengaine vieille comme le rock – qu'elle n'a jamais vraiment cessé d'écouter non plus. C’est une des raisons qui expliquent qu’elle ne mixe qu’en vinyle, alors qu’elle se fiche pas mal des considérations de son. Ce sont également le manque de toucher et la physicalité de l’objet qui l’empêchent de ramener tout son matériel en tournée, et qu’elle choisit donc délibérément de ne pas jouer ses productions en live. C’est la même proximité qui explique son attrait pour ces reliques si anachroniques que sont devenus les magasins de disques. « Je pense toujours que les disquaires sont primordiaux pour ton éducation musicale. Sur Internet, quoi que tu fasses, tu atterris dans une boucle. Si tu googles ‘Jeff Mills ‘, tu vas tomber sur telle vidéo sur Youtube et ensuite tu vas probablement te retrouver avec du Robert Hood. Puis, invariablement, après 2-3 autres trucs de Detroit, tu vas retomber sur Jeff Mills. Ironiquement, chez un disquaire, il y a plus de place pour le hasard. Un disquaire va t’aiguiller beaucoup facilement. C’est important de garder ce point de contact avec quelqu’un en vrai. Quelqu’un qui a une vraie connaissance de ce dont il va te parler, quelqu’un qui n’est ni un algorithme, ni un ordinateur. C’est hyper important d’être en direct. »

On comprend assez vite quand on lui parle qu’elle essaie de transposer cette sorte d’idéal communautaire avec son activité de DJ, même si elle l’avoue à demi-mot : « Il y a un peu de ça, même si ça me gêne un peu de l’admettre. Je passe tellement de temps à digger que quand je joue ces disques, j’ai juste envie de les partager. Mais ce n’est pas tant, je pense, une tentative ‘d’éduquer’ les gens que de leur dire : ‘Hey, regardez ce que j’ai trouvé !’. C’est aussi que je déteste ces DJ’s qui ne veulent jamais dévoiler ce qu’ils jouent. Parce que personnellement, je considère que cette musique ne m’appartient pas. »

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© Fabien Hammerl (Ninja Tune)

Il y a tout de même dans cette visée de « véracité » le signe que la techno est devenue, au moins depuis le glissement-Internet dont Hauff parle justement, en voie de canonisation. Tout autant que le rock donc, par lequel elle a commencé et qui est obsédé depuis belle lurette par l’idée de « l’essence », d’un retour aux origines, d’une primitivité ainsi que d’un idéal de pureté. Ce qui est tout de même pas mal ironique quand on pense que les vieilles scies moralisatrices du genre (coucou Iggy Pop, coucou Rolling Stone) ont longtemps accusé la house et la techno d’incarner le fake par excellence. Mais si l’on se fie à un certain Simon Reynolds, pour qui la techno était le nouveau punk, c’est-à-dire vêtu de la même agressivité mais avec un horizon nouveau, on se rend compte aujourd’hui que cette théorie se mord la queue. Ou revient toujours au même point ; même si Helena Hauff ne considère pas que ce soit un phénomène contemporain (« dans les années 2000, la minimale ou l’electroclash ont elles aussi fonctionné comme un dépouillement, une épure »), c'est comme si l’horizon de la musique électronique n’était aujourd'hui plus du tout le futur, mais la recherche éternelle de son idéal passé.

Nulle part et partout chez soi

Car il y a deux types d’artistes dans la vie, ceux qui d’un côté aspirent à l’invention de formes et de mouvements nouveaux (ce qu’a été le vaisseau afro-futuriste Drexciya, une des plus grosses inspirations de Hauff), et ceux qui travaillent toujours le même motif, ne cherchent qu'à enlever les couches, écailler, dépecer, pour ne garder que le noyau dur et goûter à la substantifique moelle des choses. Helena Hauff fait bien sûr partie de la deuxième catégorie, et cela se ressent dans sa manière même d’approcher la musique. Fonctionnant par ramifications, elle a tâté de l'électronique sur le tard par le biais d’un disque de Radioactive Man (« le disque que j’ai le plus écouté de ma vie »), avant de remonter la pente, de nager, comme elle le dit, « à contre-courant, dans un sens anti-chronologique, du plus récent au plus ancien. » De Drexciya à l’acid house donc, mais également l’école hollandaise de bruit et de fureur des Bunker Records, la bande à I-F, l’electronic body music, en remontant jusqu’au pères fondateurs Throbbing Gristle, ce ferment juteux qui correspond au moment où l’on se rend compte qu’on se pose la même question depuis le début : « Ça vient d’où, tout ça ? »

Ce tout ça est très présent sur le deuxième album d’Helena Hauff, le faux Qualm (qui ne veut pas dire « calme » mais à la fois « scrupule » et « nausée », faites-en ce que vous voulez), sorti cet été chez Ninja Tune. Habité par une vraie rudesse dans le son, le disque m’a fait dire, en le recevant, qu’il aurait bien besoin d’un petit coup de mastering. Puis m'a fait sentir bien con dans la foulée en me rendant compte que j’attendais bien malgré moi du tout-cuit et que je n’avais plus l’habitude d’être déstabilisé, ne serait-ce qu’un poil – malgré sa production crapoteuse, on est quand même bien loin de l’anti-musique.

Mais ça tient à peu de choses : une production vraiment sale donc (et pas cracra-esthétisante), une manière de faire durer un peu trop longtemps un blip d'acid alors qu'on s'attend à ce qu'il s'arrête - par exemple sur le grisant « The Smell Of Suds And Steel ». Ce qui était plus ou moins ce que sa conceptrice anticipait : « Quand j’ai fait cet album, je me suis dit que je n’avais plus envie de sonner safe. Je voulais juste faire quelque chose de brut et de brutal, sans vraiment me demander ce que les gens allaient en penser. Ça m’intéressait de le sortir et de voir ce qu’il se passerait. J’ai très bien conscience que c’est l’inverse de ce que j’aurais dû faire. Un conseiller financier m’aurait sûrement conseillée d’y faire un peu le ménage, d’engager un chanteur, ce genre de choses. J’aurais alors sûrement eue un hit. Mais bon, je ne suis pas sûre que ça m’intéresse. »

Pourtant, ça fait un moment que la cote d’Helena Hauff grimpe sur le marché des festivals. Plus le temps passe, et plus elle enfourche les plus gros cirques sponsorisés par les marques de bière ; et plus elle n'y voit que le côté business de la chose : « Même dans le soi-disant ‘underground’, tu ne peux plus faire d’erreur. Dès que tu sors un EP tu dois déjà avoir un manager et un business plan, ce qui est absurde ». Pourtant, elle reconnait que les gens n’ont jamais eu les oreilles aussi « éduquées », alors même qu’elle a le sentiment que les goûts tendent vers une uniformisation constante : « Aujourd'hui, le public va de plus en plus vers la facilité. Je ne comprends pas de quoi les gens ont peur. » Serions-nous devenus plus conservateurs que jamais alors que la musique n’a jamais été aussi démocratique ?

« J’en sais rien. Je n’étais pas là il y a vingt ans, peut-être que ça a toujours été comme ça. Par contre je me souviens de la seule fois où je me suis fait jeter d’un club. Parce que mes ‘basses sonnaient merdiques’, ou je ne sais plus quoi. J’étais probablement la mauvaise DJ pour ce genre de festival, les gens étaient branchés tech house, tu vois le genre. Mais le truc marrant c’est que ce n’était pas du tout un gros festival, c’était un tout petit festival à Hambourg. Plus underground tu meurs. Il n’y avait aucun sponsor, aucune pub, rien. Et chez moi, en plus ! Alors que dans les gros festivals, là où je ne connais personne, tout le monde se fout que je passe des disques de Bunker Records. Ça passe tout seul. » Comme quoi, Helena Hauff nous dit surtout que si la maison est ce que l'on se construit, alors cette dernière n'a pas forcément besoin de cloisons pour être solidement bâtie.

Le deuxième album d'Helena Hauff, Qualm, est sorti en août chez Ninja Tune.

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