Photo - Julio Ificada

Mohamed Lamouri est désormais prêt à étendre la ligne 2 au reste du monde

Il y a quelques jours, le chanteur le plus connu du métro parisien a abandonné son synthé rafistolé pour se produire avec Groupe Mostla, sur scène, à Poitiers. L'occasion, pour nous, d'en apprendre un peu plus sur lui et son parcours.

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29 novembre 2017, 10:19am

Photo - Julio Ificada

Sur la ligne 2 du métro parisien, Mohamed Lamouri a été repéré très vite, et par beaucoup. D'un naturel très réservé, handicapé par une quasi-cécité, et peu au fait des pratiques de l'industrie musicale, le chanteur a récolté bien des cartes de visites de directeurs artistiques et de chefs de projets, mais sans jamais y donner suite. Son amitié a été gagnée peu à peu par Benjamin Caschera, producteur indépendant aux commandes de la Souterraine, plus une plateforme qu'un label (Benjamin appelle ça « un truc »), qui met en ligne depuis plusieurs années des compilations à prix libre.

La Souterraine a documenté le répertoire que Mohamed Lamouri joue dans le métro depuis une douzaine d'année et entrepris de le faire jouer en solo un peu partout hors des voitures de la RATP, le programmant à l'Institut du Monde Arabe pour France Culture, à la Fondation Louis-Vuitton, au festival Baleapop à Saint-Jean-de-Luz, au festival Variations au Lieu Unique à Nantes, ou au Festival Latitudes Contemporaines dans les Hauts de France.

Afin d'accompagner Mohamed dans l'adaptation de son répertoire en une formule de concert, La Souterraine a convoqué un backing band de premier choix au service du chanteur de raï : le Groupe Mostla, avec Mocke à la guitare, Baron Rétif à la batterie et aux percussion, et Charlie O. à l'orgue. Accueillie en résidence par le TAP, la scène nationale de Poitiers, l'équipe s'est retrouvée à passer trois jours en mode commando pour monter un set live, qui sera présenté deux soirs de suite, les 15 et 16 novembre derniers, en avant-première à un public ému aux larmes.

C'est là que nous avons rencontré Mohamed Lamouri, fidèlement épaulé par Benjamin Caschera. Économe de ses confidences, parfois timide jusqu'à l'inaudible, son regard de mal voyant interrogeant l'espace, il nous a raconté son histoire.

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Noisey : On peut t'appeler Momo ?
Mohamed Lamouri : Bien sûr. Tout le monde m'appelle Momo. Même au Zorba, ils m'appellent Momo.

Alors je te préviens, je suis de Bordeaux, pas de Paris, donc je ne connais pas Le Zorba. Mohamed Lamouri : C'est un bar dans lequel j'ai beaucoup joué. J'y passe souvent après le boulot juste pour boire un petit diabolo. C'est mes amis, c'est ma famille. Vous pouvez y aller de ma part, le patron vous accueillera.

Ton boulot, c'est donc de jouer ta musique sur la ligne 2. Tu y joues juste sur un tronçon ou bien carrément de Porte Dauphine jusqu'à Nation ?
Mohamed Lamouri : Juste entre Courcelles et Père Lachaise.

Benjamin Caschera : : Il y a beaucoup de gens qui bossent dans la musique qui circulent vers Pigalle/Belleville.

ML : Il y a plein de gens qui me laissent des cartes de visite... Mais bon, on peut dire que je ne les rappelle jamais. Une fois, il y a un mec qui m'a parlé et qui m'a amené enregistrer chez lui, dans sa maison, directement sur son ordinateur. Une autre fois, j'ai été invité à jouer au 104, comme ça, en première partie de Susheela Raman. Une autre fois, j'ai croisé le manager de Cheb Mami dans le métro. Il m'a dit « Bonjour Momo. Je m'appelle Michel. Ça va ? Je suis le producteur de Cheb Mami », je lui ai dit « Enchanté, y'a pas de souci ». Il m'a laissé sa carte. Moi j'ai laissé mon numéro. On verra.

Photo - Julio Ificada

C'est comme ça que vous vous êtes rencontrés tous les deux ?
ML : Je pense que Benjamin m'a vu dans le métro et qu'il m'a laissé son numéro de téléphone.

BC :
Ça devait être vers 2006. J'avais dû te courir après pour te donner la pièce ! Parce que tu fais ta musique et t'en as rien à foutre si on te donne de l'argent ou pas !

ML : Ah oui, je suis complètement pris dans la musique.

BC : J'ai de suite pensé à ce que ça pourrait donner, Mohamed produit et accompagné par un groupe. Parce que son dispositif synthé, c'est super, mais ce n'est pas hyper large et sur un concert de quarante minutes, ce serait, je pense, un peu monotone. Donc, on s'est appelés pour se donner rendez-vous, au Zorba justement. On s'est vus régulièrement, pour apprendre à se connaître. Le premier truc, ça a été de capter ce qu'il faisait en mode « enregistrement de terrain ». Ça nous a permis de répertorier ses chansons : une telle c'est une reprise, une telle c'est une composition de Mohamed, etc.

Les morceaux que vous avez publiés sous forme de mixtape n'ont pas de titres. Ce sont des lettres : A, B, C, etc.
BC : C'est une liberté de notre part, avec La Souterraine. Personne chez nous n'est locuteur de l'arabe. On vient de passer du temps à nommer avec son titre original chaque morceau répertorié par une lettre. Mais c'est marrant, parce qu'entre temps Mohamed avait pris l'habitude de dire « on va jouer le B », « on va jouer le C », etc. !

Mohamed Lamouri sur la scène du TAP, à Poitiers, avec Groupe Mostla. Photo - Julio Ificada

Premier constat à la vue de ce passage à une formation avec un « backing band »: l'abandon du clavier à joué l'épaule...
ML : C'était prévu. Dans le métro c'était obligé parce que je jouais solo. Mais maintenant, là, j'ai un groupe. Je n'ai plus besoin du Casio SA-75. Ah, ça y est, j'ai donné la référence...

Cool merci, on a grillé l'exclu à nos confrères de Keyboard Magazine.
ML : J'ai trois claviers en fait. Le SA-75, le SA-78 et un autre mais je ne sais plus combien c'est le numéro.

Il paraît que ton matos est complètement rafistolé, en fait.
ML : C'est vrai. Le 75, il était bien bricolé. J'ai dû le changer il n'y a pas longtemps.
BC : En fait, le clavier neuf, je peux vous dire que Mohamed ne l'utilisait pas. Il jouait sur le clavier rafistolé parce qu'il ne voulait pas abîmer le neuf !
ML : Eh ouais.

Tu parais plutôt réservé alors que pour aller jouer dans le métro, il faut être tout sauf timide, non ?
ML : Ça a été difficile au début. Un petit peu compliqué, parce que, venant d'Algérie, je ne connaissais personne ici. Même si j'avais déjà joué beaucoup de musique, j'étais nouveau en France. Je me suis dit que j'allais jouer dans le métro, comme de nombreux autres musiciens. Tu sais, par exemple, c'est dans le métro que Jean-Jacques Goldman a rencontré Sirima, celle qui chante sur le morceau « Là-bas ». Je me suis dit : on va voir ce que ça donne. Si ça passe, ça passe, et si ça ne passe pas, j'arrête. J'ai fait un petit contrat avec moi-même et voilà. Quand il s'agit de musique, je ne baisse pas les bras, moi. Ça faisait trois ans que je n'avais pas joué devant des gens.

Mohamed Lamouri sur la scène du TAP, à Poitiers, avec Groupe Mostla. Photo - Julio Ificada

BC : Mohamed est musicien percussionniste à la base. Il était arrivé en France pour un festival de musique arabo-andalouse à La Rochelle en 2003, pour y jouer de la darbouka. Et puis il est resté. Au bout de quelques années passées à jouer dans le métro, Mohamed s'est mis à avoir des habitués, pour ne pas dire des fans. C'est comme ça qu'il s'est retrouvé dans un film d'Armel Hostiou. Le réalisateur avait besoin d'un musicien pour une scène et il est tombé sur Mohamed dans le métro. Il s'est dit que c'est lui qu'il voulait pour son film. Il a envoyé deux assistants faire la ligne 2 toute une journée jusqu'à tomber sur Mohamed.

ML : Ils m'ont abordé à Bonne-Nouvelle. Ils m'ont invité à prendre un café, m'ont expliqué le projet de film et j'ai laissé mon numéro de téléphone. J'ai dit : « y'a pas de problème » !

Mais avant de commencer à jouer dans le métro, tu as dû passer les fameuses auditions de la RATP, non ?
ML : Euh... Non... Je n'ai pas passé ça. J'ai jamais vraiment demandé. Je suis parti direct !

Ça se passe comment avec les contrôleurs ?
ML : Ça se passe bien. J'ai mon pass Navigo. La plupart du temps je croise l'équipe du soir. On se dit « Ça va ? Ça va ». On se serre la main, tranquille.

Et avec les autres musiciens du métro ?
ML : Ça dépend. Chacun fait son truc. J'aime beaucoup quelqu'un qui fait des reprises en anglais. On se dit bonjour. Avec les Roumains, c'est : « Ça va mon ami ? ». J'aime beaucoup l'un d'entre-eux qui joue du saxo vers Charles-de-Gaulle-Etoile. Je pense que eux aussi aiment bien m'écouter un peu.

Ta version de « Hotel California » m'a donné la chair de poule, tu sais. Surtout la version live avec son a capela final...
ML : J'adore cette chanson. Vers 2006 ou 2007, je me suis retrouvé à donner un concert au Nouveau Casino. L'ingénieur du son m'a demandé de jouer une chanson pour tester les micros. J'ai commencé à jouer Hotel California, comme ça. Je ne l'avais jouée qu'une seule fois, avant ça. À la fin des essais, cet ingénieur du son est monté sur la scène et m'a dit qu'il fallait absolument que je joue cette chanson le soir. Je lui ai dit : « D'accord, elle est dans le programme » ! Grâce à cette chanson, j'ai été invité par deux personnes pour des concerts privés, chez eux.

BC : Et après, il y a eu une série de concerts à L'Olympic Café, à Paris, dans le 18ème arrondissement. On y a fait une quarantaine de concerts en 2014 avec La Souterraine, avec à chaque fois trois ou quatre groupes à l'affiche. Quand la vidéo de « Billie Jean » est sortie, on s'est retrouvés avec tout un nouveau public qui, je pense, n'avait jamais mis les pieds à La Goutte d'Or... et qui ont fini par se retrouver à chanter sur « Hotel California » ! C'était improbable et vraiment chanmé. Je pense que ça a officialisé Mohamed dans sa qualité d'artiste de scène à part entière auprès de plein de fans dormants. Ça a fait boule de neige et il s'est retrouvé à faire la première partie de Mdou Moctar à La Mécanique Ondulatoire, ou à participer au Festival Variations au Lieu Unique à Nantes...

Comment t'es tu décidé à faire une reprise de Mickael Jackson ?
ML : « Billie Jean », j'ai commencé à la jouer dans le métro quelques jours après le décès de Mickael Jackson, en hommage. Les gens ont adoré, parce qu'ils étaient tristes pour Mickael Jackson. Aux informations à la télé on ne voyait que ça : des gens qui allaient à la Fnac pour tout racheter de Mickael Jackson !

Par contre, tu ne chantes pas les paroles originales en anglais, mais une version personnelle en arabe.
Sur « Billie Jean », je raconte l'histoire d'une femme qui se sépare d'avec son compagnon. Puis ils se remettent ensemble, et ça dit « c'est un grand jour d'être revenus dans la maison »... Dans « Hotel California » je dis : « dis-moi chérie, dis moi, dis moi pourquoi tu as changé depuis le jour où je t'ai connue »... Le refrain dit « reste avec moi chérie, tu ne sais pas comment je t'aime ». Mes paroles, elles viennent comme ça dans ma tête, sans que je décide de quoi que soit. Et ensuite le morceau il ne bouge plus.

BC : Ça, ça reste à voir ! Y compris au niveau des structures. Mohamed a l'esprit... jazz, disons. Les morceaux peuvent évoluer selon l'humeur du moment, et selon comment le public réagit. Un morceau peut s'étaler jusqu'à six bonnes minutes, comme en première partie d'Amadou et Mariam au Transbordeur à Lyon la dernière fois...

Il y a aussi beaucoup de reprises de Cheb Hasni au repertoire.
BC :
Il faut dire que le gars a dû faire 115 albums. Un le matin, un l'après midi, avant d'être assassiné par le GIA à l'âge de 26 ans. Cheb Hasni est un peu la légende de Mohamed.

ML : C'est la référence de tout le monde !

Maintenant que tu vas jouer accompagné par un groupe, tu vas toujours chanter des chorus ou bien les solos seront joués à l'orgue ou à la guitare ?
ML : Un peu les deux, selon comme on a répété. Je fais un peu la trompette à la bouche.

Mohamed Lamouri et Groupe Mostla. Photo - Julio Ificada

Les musiciens d'accompagnement ont-ils tous été choisis par le label ?
BC : Il faut savoir que tout le monde veut jouer avec Mohamed ! Sa musique est chanmé. Mais oui, ce sont des musiciens avec qui on a déjà l'habitude de travailler régulièrement. On parle beaucoup, on teste des idées, on apprend à se connaître. Pour inventer ce groupe, en fait. Ensuite viendra le temps des enregistrements, des disques, des scènes, des festivals...

Ça veut dire que le métro, ça sera bientôt fini alors ?
ML : On verra. Je le fais déjà un peu moins. Je n'y vais plus tous les jours. Je ne fais que les fins de semaine. En fin d'après-midi, à la sortie des bureaux. Pour percer dans la musique, la route est longue.

Mohamed Lamouri sur la scène du TAP, à Poitiers, avec Groupe Mostla. Photo - Julio Ificada


Le premier 45 tours de Mohamed Lamouri, Chanteur de Paris , sortira en décembre sur Almost Musique, label porté par Benjamin Caschera et Baron Rétif. La face A, « Tgoul Maaraft », est une reprise de Cheb Hasni. Et la face B, « Khellitni Wehdi Madrare », une chanson de Mohamed Lamouri adaptée en reggae par ses musiciens. Vous pouvez le pré-commander ici et l'écouter ci-dessous.

Le Zorba se trouve au 37 rue du Faubourg du Temple, Paris 10e. La station de métro la plus proche est Belleville, desservie par la ligne 2 et la ligne 11.

Guillaume Gwardeath achète ses tickets de métro par carnets de dix. Il est sur Twitter.