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Dans l'enfer du disco polo, cette musique de trottoir polonaise qui terrorise le Royaume-Uni

ParKamila Rymajdotraduit parSandra Proutry-Skrzypek

Compte-rendu d'une soirée endiablée dans un pub polonais de l'ouest de Londres.

Je suis au Belvedere, un pub du quartier d’Acton, dans l'ouest de Londres. Un duo nommé Selfie entreprend une danse énergique qui ferait de l’ombre au Backpack Kid. Ils chantent du disco polo, un genre musical dont vous n'avez probablement jamais entendu parler. Dans ma Pologne natale, au milieu des années 1990, il était aussi omniprésent que la vodka et les pierogi, et aussi fédérateur que le hardcore et le gabber. Aujourd’hui, il connaît une renaissance au sein de la communauté polonaise au Royaume-Uni.

Tout d'abord, le disco polo n'a rien à voir avec Donna Summer. Cette « musique de trottoir », comme on l'appelait à l'origine (parce qu'elle était vendue par des marchands de rue), était principalement jouée pendant les mariages et les fêtes de province. Elle se caractérisait par des mélodies simples et des thèmes lyriques liés à l'amour, à la fierté nationale et aux idéaux polonais de la féminité et de la masculinité – une femme belle et fidèle et un homme prêt à se battre pour son pays.

Inspiré par l’electro, l’italo disco et les chansons folkloriques polonaises, le genre a été boudé par les stations de radio et les chaînes de télévision, qui lui préféraient des musiques plus « prestigieuses », comme le rock et autres sons venus de l'ouest. C’est à Sławomir Skręta, patron du label Blue Star Records, que l’on doit ce nom de « disco polo », censé désigner une « musique de boîte de nuit de style polonais ».

Ce changement d’image a porté ses fruits. Le genre a fini par devenir si populaire que des hommes politiques, dont l'ancien président Aleksander Kwaśniewski, l'ont repris dans leurs campagnes électorales. À l’époque, le disco polo avait toutes les chances de percer au niveau international.

« Notre culture nationale est la seule valeur pour laquelle on peut nous apprécier. Personne ne va nous aimer pour notre rock, étant donné que nous l'avons emprunté. Donnons à l'Europe quelque chose qui nous appartient, quelque chose de polonais. Faisons-lui connaître et, ensuite, elle nous dira si elle en veut ou non », déclarait Sławomir Świerzyński, leader du groupe Bayer Full, dans le documentaire Bara Bara (Hanky Panky), sorti en 1996 et réalisé par Maria Zmarz-Koczanowicz.

Pourtant, le disco polo n'est jamais allé plus loin que ses voisins d'Europe de l'Est comme l'Ukraine, et malgré sa popularité parmi les jeunes et les plus âgés, il a continué d’être rejeté par l'élite culturelle polonaise. Il était problématique car paradoxal : il prônait les valeurs familiales d'une part et comportait des paroles à connotation sexuelle d’autre part. Par conséquent, ses mélodies exaltantes, ses mashups innovants – comme la combinaison du disco polo avec des éléments du hip-hop – et son désir d'unir les Polonais à travers le spectre politique ont également été sous-estimés par les critiques.

Mais les fans de disco polo ne se sont pas laissés démonter, allant même jusqu’à faire de « Mydełko Fa », une chanson parodique écrite par le célèbre producteur de musique électronique Andrzej Korzyński, un véritable succès, prouvant ainsi que le genre pouvait prospérer, même sous couvert de pastiche. Au début des années 2000, cependant, le disco polo a commencé à disparaître, peut-être parce qu'il n'a jamais fait l’unanimité, ou peut-être parce que rien ne dure éternellement.

Mais revenons à 2018. Tout comme les Britanniques et leur amour éternel pour les années 90, les Polonais ont eux aussi redécouvert avec nostalgie les bars à lait de l'époque communiste, la zapiekanka (une demi-baguette sur laquelle sont nappés des champignons, du fromage et des légumes, ndlr) et, enfin, le disco polo. Ici, au Royaume-Uni, ce regain d’intérêt pour le genre joue un rôle supplémentaire.

« Quand ils s’installent en Grande-Bretagne, la plupart des immigrés polonais ne parlent pas bien l'anglais, mais dans ces soirées disco polo, ils se sentent chez eux – ils peuvent entendre et parler leur langue maternelle », explique le promoteur Rafał Puszczałkowski.

Rafał Puszczałkowski est originaire de la ville de Białogard, dans le nord-ouest de la Pologne, et vit au Royaume-Uni depuis 2008. Il a travaillé dans une usine pendant sept ans avant de se réorienter dans l’organisation d’événements disco polo en 2015. À l’instar de Skręta du label Blue Star Records, il semble s’intéresser au disco polo avant tout pour son potentiel monétaire. « Chez moi, j'écoute plutôt du rock », confesse-t-il.

Il ressort de ses statistiques YouTube et de ses accents pop que le disco polo est une musique commerciale. Mais contrairement aux autres musiques de club, le disco polo possède une certaine innocence. « Ce n'est pas le genre de musique que l’on écoute sous drogues », affirme Puszczałkowski. « C'est une musique joyeuse qui donne envie de danser, de passer du bon temps, de boire de la vodka. Les gens dansent en couple, c'est romantique et amusant », poursuit-il.

Selon lui, c'est cette absence de lien entre le disco polo et les pratiques illégales qui en fait une perspective attrayante pour les propriétaires de clubs britanniques – un événement disco polo a récemment attiré une foule de 1 000 personnes à Doncaster dans le Yorkshire. Et si le disco polo a permis à Puszczałkowski de quitter son boulot d'usine, dans les pubs polonais comme le Belvedere, il fournit justement du travail au personnel polonophone. Pendant ce temps, Puszczałkowski dirige son entreprise aux côtés de sa famille. Son beau-frère fait le DJ et conçoit les flyers ; sa sœur s’occupe de l’entrée et prend des photos.

« Avant, c’était une musique réservée aux mariages de province, mais aujourd’hui, c'est une musique populaire qui passe dans les meilleurs clubs de Pologne », explique Czesław Kalenski, beau-frère de Puszczałkowski et orfèvre de formation.

La tête d'affiche de ce soir, le groupe Selfie, confirme que la nouvelle vague du disco polo se distingue par un professionnalisme accru, des producteurs prestigieux et des clips aux coûts de production élevés. Venus tout droit de Włocławek, une petite ville du centre de la Pologne, ils sont visiblement excités à l’idée de donner leur tout premier concert au Royaume-Uni. D’autant plus que Mariusz Gralak, le leader, a vécu quelque temps en Angleterre. « C'est le disco polo qui m'a ramené en Pologne », explique Gralak. « Je suis rentré pour monter le groupe, mais j'ai toujours rêvé de revenir au Royaume-Uni et de jouer devant un public britannique. »

À l’entrée, les fêtards sont gênés d'être interviewés, peut-être à cause de la mauvaise presse dont bénéficiait le disco polo autrefois. « On vient juste pour rire, on n’a pas grand-chose à dire sur le polo disco », déclare un couple. Pourtant, les spectateurs se donnent la main et dansent en cercle, ce qui n’est pas sans rappeler les mariages traditionnels polonais. La musique a peut-être évolué, mais l'essence du disco polo reste la même. « Tous les Polonais forment une seule et même famille, qu'ils soient jeunes ou vieux, hommes ou femmes », chantait le groupe Bayer Full sur un de ses tubes les plus populaires, « Wszyscy Polacy » (« Tous les Polonais »). Le disco polo est réellement une musique qui transcende les clivages politiques, sociaux et économiques.

Comme Puszczałkowski, je n’ai jamais été une grande fan de disco polo, mais j'ai appris à l'apprécier. Contrairement aux imitations de fast-foods que j’ingurgitais, ou aux émissions américaines doublées que je regardais à la télé, le disco polo est incontestablement polonais et mérite d’être célébré. Alors que Selfie entame son tube « Moja okularnica », une chanson qui parle d'un homme amoureux d’une geek à lunettes, je ne peux m'empêcher de descendre mon shot de vodka et de me joindre à la fête.

Cet article a d'abord été publié sur Vice UK.

Kamila Rymajdo est sur Vice.