Non, rien ne vous oblige à vénérer Tupac

Les récentes critiques de jeunes rappeurs U.S à l’encontre de l’icône du rap nous disent pourquoi il est essentiel de descendre nos héros de leur piédestal.

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11 avril 2018, 9:01am



Le hip-hop ne connaîtra sans doute jamais une figure aussi « œcuménique » que celle du regretté Tupac Shakur. Jamais la vie et l’œuvre d’un rappeur n’auront été aussi minutieusement scrutées que les siennes – que ce soit pour l’encenser ou le critiquer. Au cours de sa vie tout comme depuis sa mort, Pac a été et reste toujours l'une des personnalités les plus clivantes de l’histoire du rap.

Certains le voient comme une extension révolutionnaire du mouvement Black Panther en raison de ses liens familiaux avec cette organisation, ainsi que de sa capacité à parler de la lutte des Noirs de manière tout aussi acceptable à la fois pour le grand public et pour les personnes qui se reconnaissaient dans sa musique. D’autres voyaient en lui une grande gueule qui romançait de façon irresponsable la street culture afin d’être populaire, faisant fi de l’exemple qu’il donnait à la jeunesse américaine. Pac contestait cette hypocrisie qu’on lui prêtait. « Quand ils parlent de moi, ils disent : “Ce type est faux. Il joue sans arrêt les beaux parleurs avec les femmes et ensuite il parle de putes, de ceci et de cela.” C’est là que vous vous trompez. », disait-il dans une interview avec VIBE six mois avant sa mort. « Qu’est-ce que veulent les gens ? Ils feraient mieux d’asseoir leur petit cul politiquement correct sur une chaise et se demander ce qu’ils veulent exactement. Parce qu’ils racontent des conneries. »

Alors qu’il couvrait pour The Village Voice le procès de Tupac en 1995 pour une accusation de viol sur une femme dans un hôtel en 1993, le journaliste hip-hop Touré avait suggéré que, bien que Pac fût un des rappeurs les plus célèbres de la planète, il n’était selon lui « qu’un auteur et interprète moyen » et qu’il n’avait jusqu’alors « toujours pas enregistré de chanson marquante, esthétiquement parlant ». Dans un article de 2016 où il expliquait pourquoi il ne fallait pas que les beefs retrouvent l’intensité de ceux des années 1990 dans le rap, le journaliste Craig Jenkins avait déterré une conversation datant de 1996 dans un forum qui s’appelait Rec.Music.Hip-Hop. Le fil de discussion s’attaquait au morceau « Hit Em Up », où Tupac s’en prenait à Mobb Deep, Chino XL et Biggie Smalls. Les utilisateurs du forum accusaient Pac d’avoir enjolivé son personnage de gangster après avoir signé chez Death Row, pendant que d’autres faisaient référence à la fois où il avait tiré sur deux flics en civil dans l’État de Géorgie, pour montrer pourquoi il était le plus vrai de tous les rappeurs.

Des chansons comme « Brenda’s Got a Baby » et « Dear Mama » sont parmi les plus connues du répertoire de Tupac et mettent à mal l’avis de Touré quant à son talent artistique. Mais il est important de rappeler que de son vivant, tout le monde n’était pas forcément au courant de sa simple existence. La mort de Tupac et son impact ont fait de toute tentative de critique à son égard un crime passible d’une punition. Mais alors que l’on s’éloigne de plus en plus de l’époque où il était effectivement en vie, il n’est pas réaliste d’attendre de l’ensemble des nouveaux rappeurs qu’ils idéalisent quelqu’un qui a disparu avant leur naissance ou pendant leur petite enfance. On trouve très peu de fans absolus d’EPMD parmi les personnes nées au début des années 1990. Il en va de même pour les personnes nées au milieu des années 2000 – peu de chances qu’ils deviennent des adorateurs de Lupe Fiasco et Kid Cudi. Le même raisonnement s’applique donc logiquement à ceux nés dans la seconde moitié des années 1990 quand il s’agit de Biggie et de 2Pac.

Les deux exemples les plus récents de critiques à l’encontre de Tupac proviennent de rappeurs que tout oppose. D’un côté, le rappeur californien Lil Xan – dont la musique s’inscrit dans la continuité de la génération « mumble rap » régulièrement décriée – qui a qualifié la musique de Tupac d’« ennuyeuse » dans une interview pour Revolt TV, conduisant Waka Flocka à proposer qu’il soit carrément banni du hip-hop. 03 Greedo, un nouveau rappeur de Los Angeles originaire du quartier de Watts, a pris la défense de Lil Xan, non seulement en exprimant son mépris pour ses aînés rappeurs qu’il estime dépassés, mais aussi en partageant ses doutes quant aux qualités de Tupac ainsi que sur son passé de voyou. « Tupac craint… Il nage en plein délire. C’est un très grand acteur. Une partie de sa musique n’était que de la comédie », a-t-il confié à Billboard le mois dernier. « Tupac était un putain de petit enfoiré. » Dans le contexte de cette interview, bien que le coup de gueule de Greedo ait pu être effectivement motivé par un sentiment bien réel, on ne peut pas ignorer le fait que les nouveaux artistes soient agacés quand on attend d’eux qu’ils vénèrent quelque chose qu’ils estiment ne pas être pertinent au vu de leur existence. Cette tension constante engendre inévitablement un certain ressentiment des deux côtés.

Si on veut comprendre ce qu’il évoque pour la jeunesse actuelle, il est impératif d’examiner ce qui a fait de Tupac un artiste aussi marquant. L'empreinte que Pac a laissée sur le long terme allait largement au-delà de sa production musicale. Tout comme Kanye West et la place qu’il occupe dans la culture pop contemporaine, les gens ont pu grandir avec lui en temps réel, à travers ses difficultés et ses succès, étant donné qu’il partageait avec plaisir chaque étape de sa vie avec le grand public. On pouvait trouver chez Tupac un certain courage dans la manière avec laquelle il affichait ses convictions ; un courage que l’individu lambda ne peut que chercher à atteindre. Il était un monstre de charisme, dangereusement charmant, ainsi qu’un orateur hors pair.

De son vivant, ces qualités aidaient fortement à apprécier le jeu d’acteur de Tupac Shakur, sans parler de sa musique, qui n’était pas forcément remarquable d’un point de vue classique. Tupac n’était pas le « magicien-lyriciste » qu’était Biggie Smalls, son rival de longue date. Les gens ne l’écoutaient pas pour ses rimes internes ni pour ses jeux de mots. La marque de fabrique de Tupac était sa ferveur. Il était le parfait exemple de la personne qui arrivait à toucher les gens avec de l’émotion brute. Ainsi, Tupac était beaucoup plus novateur que ses pairs car son impact ne reposait pas uniquement sur des compétences techniques. Mais maintenant qu’il est mort et que les circonstances sociétales qui l’ont rendu si efficace dans la première moitié des années 1990 ont changé, sa musique n’est plus en mesure d’être comprise par tout le monde comme ce fut le cas à l’époque.

« C’était un genre de performeur, et je ne dis pas ça du tout de manière négative », expliquait récemment Touré lors d’une interview avec Vlad TV. « À chaque instant, il était en action, il était vivant, il exprimait ses sentiments à sa manière. Beaucoup d’artistes fonctionnent par intermittence. Ils montent sur scène, ils font leur truc, et puis ils descendent, et ils se reposent un peu voire beaucoup. Mais Pac était toujours en action. »

L’urgence avec laquelle la culture hip-hop se rassemble pour protéger l’héritage de Tupac est compréhensible. Durant le peu de temps qu’il aura passé sous le feu des projecteurs, Tupac aura donné tout ce qu’il avait, en n'ayant pas l'air de se soucier si cela le mènerait à sa perte. Il a fait des chansons qui soutenaient la violence et l’hypersexualisation des femmes, mais il a aussi montré – et peut-être mieux que la plupart de ses pairs – qu’il se souciait tout autant de la condition des Afro-Américains. Et ce, à une époque où il devenait de plus en plus évident que le rôle d’un gangsta rappeur n’était plus celui du porte-parole d’un peuple incompris et maltraité, mais plutôt celui d’un showman désireux de profiter du rap pour s’en mettre plein les poches sans la moindre parole au sujet des maux de la société. Voilà, entre autres, pourquoi nous restons éternellement reconnaissants envers Tupac, même si cette reconnaissance semble parfois s’apparenter à de l’adoration pure. Quant à ceux qui n’étaient pas nés ou qui étaient encore trop jeunes à cette époque, il est inutile d’attendre d’eux qu'ils aient le même respect pour lui – une génération s'en prend ou méprise celle qui l'a précédée pour la supplanter, quoi de plus normal ? Si Tupac Shakur était un héros pour beaucoup, il est malgré tout inutile de vouloir le déifier pour consolider sa place dans l’histoire. Faire l’inverse reviendrait à ne pas considérer dans son ensemble la complexité et la richesse infinies de son œuvre - et de sa personne.

Lawrence Burney est sur Noisey.

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.