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Photo - Flavien Prioreau

Qui es-tu, RBK Warrior ?

Théophile Pillault

Théophile Pillault

De Mansfield.TYA à RBK Warrior en passant par Sexy Sushi ou ses collaborations avec Théo Mercier, portrait de Julia Lanoë, artiste en mutation constante, qui refuse de choisir entre gabber, musique baroque, rap français et Lautréamont.

Photo - Flavien Prioreau

Sur la page wikipedia de Saint-Nazaire, Julia Lanoë figure en avant-avant dernière de la liste des personnalités liées à la commune. Chez Noisey, Julia tient évidemment le haut du pavé, grâce à ses groupes Mansfield.TYA, Sexy Sushi, à ses apparitions en Équateur ou à Marseille aux côtés de Théo Mercier ainsi qu’à ses galas de DJ sous le nom de RBK Warrior, qu’elle essaime les pieds dans la boue et le sourire aux lèvres aux quatre coins de la (f)Rance depuis un an et demi. Nous avons profité d'un passage éclair de Julia à Paris pour aller discuter un moment avec elle de musique baroque, de gabber, de rap français, de Lautréamont et de son avenir proche.


Noisey : Tu as longtemps avancé avec deux duos, Mansfield.TYA et Sexy Sushi, aujourd’hui tu opères en solo et tu t'es mis en retrait par rapport à la composition...
Julia Lanoë : Écoute, je pars en résidence en Bourgogne, dans le petit Chateau de Monthelon pour écrire justement. Je ne sais pas encore si je m’y rends en temps que RBK Warrior, Julia Lanoë, Mansfield… Beaucoup de choses sont arrivées dans ma vie, j’ai peut-être trop changé pour pouvoir écrire à nouveau, je ne sais pas encore. En même temps j’ai des projets avec d’autres artistes, des featurings... J’ouvre grand les portes et j’attends de voir ce qu’il en sortira. Avec Mansfield, on fait notre pause habituelle, et en ce qui concerne Sexy Sushi… Je n’ai plus envie de continuer. D’un commun accord avec Mitch [ Mitch Silver, l’autre moitié du duo], pas de problèmes de ce côté. Sexy Sushi, c’est un groupe avec lequel tu montes sur scène avec la rage, tu te mets une poubelle sur la tête, tu l’enflammes, tu hurles. Ce groupe aura été un mal nécessaire pour moi, vital. À partir du moment où ça ne l’a plus été, je préfère être raccord et me mettre tout ça en pause.

On imagine difficilement faire du Sexy Sushi de façon forcée de toutes façons…
Sexy Sushi, aujourd’hui, ce n’est juste plus le moment. Ce projet est intéressant si tu es jeune… Ou alors très vieux. En déambulateur, t’imagines ? L'idée de reprendre quand je serai vieille ne le déplaît pas. Je pense que les vieux on plein des trucs à raconter ! Mais c’est vrai que, d’une façon générale, me dire de que je vais reprendre la musique aujourd’hui, ce n’est pas évident. Je ne suis plus la même, je ne sais pas si j’ai encore des choses à dire.

Corpo Inferno est un projet hyper dur et triste.
Aujourd’hui je ne pourrais plus faire un album comme ça, aussi sombre et cynique.

Cynique ? Romantique plutôt. À la Hugo.
Enfin Victor Hugo, tu portes ta misère quand même ! Nan, je crois que j’irais désormais beaucoup plus vers la lumière, c’est inévitable. Je ne sais pas du tout sur quoi nous pourrions repartir avec Carla [Carla Pallone, l’autre moitié de Mansfield.TYA]. J’ai parfois envie de poésie pure, d’évasion totale. De ne plus écrire les choses telle qu’elles sont, de ne plus coller à toute cette noirceur, J’ai juste envie d’apporter de la lumière. Mais je ne sais pas faire ça, donc c’est comme un nouveau métier ! Quand je dis que j’ai changé, c’est peut-être à ce niveau-là justement.

À ton écoute, on sent Baudelaire partout. Tu as des bases très classiques en fait ?
Oui. Je lis de la poésie depuis que je suis ado, et j’en lis encore beaucoup à ce jour. Je lis de vieilles choses. Kavafis par exemple. Lautréamont, ça m’arrive aussi. En ce moment, je me tape tout Simone de Beauvoir. Putain qu’est-ce que c’est beau, c’est une vision incroyable. De la politique aussi.

C’est ton côté Beaux-Arts[*] ?
Je sais pas où j’ai chopé ce truc. Tu sais, je suis dyslexique, je sais pas écrire. En même temps, à l’époque, je voulais faire des études littéraires. Et puis ça a été super compliqué, je n’y arrivais pas. Je me suis retrouvée dans une filière économique. Avec des mathématiques et tout. Ça ne m’intéressait pas du tout . Alors je me suis un peu vengée, quelque part, dans mon coin, seule. Donc c’est un peu anarchique comme production. Mais je pense que j’avais soif de ça.

C’est plutôt rare les gens de la chanson qui citent des influences issues de la littérature classique française...
Je sais pas pas. Il faudrait demander aux rappeurs français ce qu’ils lisent. Que lit un mec comme Orelsan ? Je trouve son écriture maladroite et touchante. Et je trouve ça mille fois mieux que cette espèce de chanson française des années 80, hyper à la mode et insipide. Ça me fait mal au cul qu’on considère ça comme étant le renouveau de la chanson française, parce que Vald, il écrit cent fois mieux. Les paroles de « Deviens Génial » sont mortelles.

Ils vont vachement chercher l’abstraction justement.
C’est ce que je recherche aussi, mais d’une autre manière. L’abstraction, c’est une façon de s'évader. D’échapper à l’ultra connexion, au libéralisme qui ronge tout… Face à ça, il nous reste peu d’espace.

S’évader, c’est résister. Il existe une dimension subversive dans tout ce que tu fais. Pourtant, ce n’est jamais une posture chez toi.
Je ne fais jamais d’apparitions politiques ou publiques par rapport à mes activités. Mais on finit toujours par être rattrapé par tout ce que le capitalisme nous impose. Jusqu’à ce que cela nous contrôle. Je ne vois pas d’autres façon d’exister en dehors de tout ça, que d’écrire, faire et jouer de la musique différente. Je suis persuadée que c’est là que se trouve notre salut. Je ne vois pas d’autres façons d’exister, de s’évader et peut-être finalement de résister. Aujourd’hui j’essaye d’avoir cette approche engagée avec mes DJ sets.

Parce que ce monde du dancefloor est trop apolitique selon toi ?
Au-delà de politique, ce sont plutôt des valeurs qu’on essaye d’incarner. AZF fait très bien ça par exemple. Je soutiens à fond ce qu’elle met en place. Il nous reste une once d’utopie. On la met en la musique.

Face à la difficulté de composer, tu es partie explorer le travail des autres ?
Oui c’est ça. En partie. Avec Sexy Sushi et Mansfield, on en a bien mis partout pendant des années alors se pencher sur les travaux des autres, se laisser inspirer par des pans entiers de musiques parfois oubliées, c’est un mouvement très sain. Et ressourçant. J’ai réécouté tout Barbara il y a peu. Et je ne trouve pas incohérent d’en jouer un morceau, entre un Miss K8 et un Manu le Malin, par exemple. Il y a quelques temps, j’ai joué à Châteauroux sous la flotte pour trois cents résistants et c’était génial. D’autant qu’aujourd’hui, les gens qui me suivent oscillent vraiment entre 7 et 77 ans. Ça va des jeunes étudiants aux vieux keupons qui déboulent avec leur chiens, c’est vraiment ce que je voulais. Le grand gala, quoi.

Le grand gala Thunderdome !
Mais moi j’ai grandi sous une aubette de bus avec un ghettoblaster à écouter Thunderdome ! À treize ans, je me couchais et me réveillait sur ces compilations. Énorme héritage. Je suis super fière que les Casual Gabberz aient réhabilité les scooters, la banane en cuir et les requins !

En même temps tu as aussi ce côté organique avec Mansfield, très cordes et bois… Une partie de toi est signée chez Vicious Circle, le label de Shannon Wright.
Mais je pense que tout cela est très compatible en fait. « Mon Amoureuse », par exemple, c’est un morceau carrément bretonisant ! Moi j’aime les musiques traditionnelles. Ma convergence musicale idéale, c’est le baroque et le gabber. T'as des gavottes de Lully, c’est du Hakken ! C’est comme porter des TN au 17ème siècle.

Comment t’en sors-tu avec tous ces mondes et toutes ces envies ?
Écoute, plutôt bien. Aujourd’hui, je converge vers une seule et même personne. Ça aura mis le temps putain, vingt ans !


[*] À l’instar des maîtres flamands, Julia Lanoë peint à l’huile. À l’instar des selectors Hardtechno, elle peint toujours la même œuvre. Le vernissage de sa première exposition personnelle aura lieu ce vendredi 9 mars 2018, à Nantes, au Pol'N, rue des Olivettes.

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