Quantcast
Photo by Nicole Campon / WireImage

À la gloire de Jonathan Fire*Eater, queue de comète flamboyante du rock new-yorkais

Josh Modell

Le groupe new-yorkais, dont le chanteur Stewart Lupton est décédé la semaine dernière, aura tracé une voie royale pour les Strokes, les Yeah Yeah Yeahs et Interpol. Mais dont il ne récoltera injustement que les miettes.

Photo by Nicole Campon / WireImage

Stewart Lupton, l’ancien chanteur du groupe Jonathan Fire*Eater décédé fin mai à l’âge de 43 ans, s’est distingué en réussissant quelque chose de particulièrement déprimant durant sa courte mais néanmoins très influente carrière : boire le calice du rock jusqu’à la lie, puis disparaitre.

Pourtant, pendant un court moment durant la seconde moitié des années 90, Stewart Lupton avait tout pour devenir une star. Tous les membres de son groupe, qui deviendrait plus tard sans lui les Walkmen, font de la musique ensemble depuis qu’ils sont gamins. Ils quittent la ville de Washington, où ils font alors partie d’un groupe aux sonorités ska appelé The Ignobles, pour s’installer à New York, dans le Lower East Side, à une époque où l'immobilier spéculatif n’a pas encore poussé les dealers hors des rues. Alors que les autres membres du groupe – le guitariste Paul Maroon, le claviériste Walter Martin, le bassiste Tom Frank et le batteur Matt Barrick – ne sont jamais tombés dans la drogue, Stewart Lupton saute lui à pied joints dedans pour ne plus jamais en sortir. « C’était simplement une époque différente où tout le monde prenait de tout », disait Stewart Lupton. « Dix dollars vous permettaient d’atteindre le nirvana pendant une journée entière. »

Il y a donc eu d'abord les années dorées, récemment rappelées dans les premiers chapitres du livre Meet Me in the Bathroom de Lizzy Goodman, un livre qui retrace l’histoire orale du rock new-yorkais de l’époque. Le groupe Jonathan Fire*Eather trouve rapidement son propre style : un son garage rock très lettré moucheté de légères touches gothiques, le tout porté par l’orgue Farfisa de Walter Martin et la voix de Stewart Lupton. Leur nom se retrouve alors sur les toutes les lèvres au milieu des années 90, influençant à peu près tous les futurs groupes de la ville, des Strokes aux Yeah Yeah Yeahs en passant par Interpol - tout ça est largement documenté dans le livre de Lizzy Goodman.

Leurs concerts étaient incroyables, au point qu'ils en étaient presque impossibles à décrire. À la fois extrêmement bruyants et concis, les guitares pleines de grincements métalliques, les quatre membres du groupe, tirés à quatre épingles, surplombaient l'assistance de leur classe et leur aisance, peu communes chez des jeunes vingtenaires d'alors. L'excitation de les découvrir dans un club de Milwaukee en 1996 a dû être la même pour moi que celle d'un gosse d'Ann Arbor qui tombait sur les Stooges en 1967. Je pouvais compter plus de doigts sur mes mains qu’il n’y avait de personnes présentes ce soir-là, mais ils avaient joué comme si c’était le seul endroit sur Terre qui comptait. Stewart Lupton gardait les yeux fermés la plupart du temps, peut-être pour s’imaginer une immense foule à la place. Le concert était ponctué d’histoires bizarres à propos de starlettes hollywoodiennes, sur des films avec des monstres ou sur la ville de New York. À un moment donné, pendant le morceau « The Public Hanging of a Movie Star », le chanteur dorénavant défunt a fait rentrer son micro entier dans sa bouche avant de danser comme un gorille. Cela reste un des meilleurs concerts qu’il m’ait été donné de voir. Devenu complètement accro, je me suis rendu à leur concert à Madison quelques jours plus tard… tout comme l’A&R d’une major qui finira par le signer – le début de la fin, par bien des égards.

Jonathan Fire*Eater connait son apogée discographique à travers deux EP actuellement introuvables à la vente et absents des services de streaming. Si vous voulez entendre ce qui se rapproche le plus de leurs concerts complètement fous, il vous faudra essayer de retrouver les morceaux « The Public Hanging of a Movie Star » et « Tremble Under Boom Lights ».

Plusieurs maisons de disques assoiffées de nouveaux talents s’arrachent alors Jonathan Fire*Eater en dépit du fait que ses membres aient émis de sérieuses réserves quant à leur volonté de passer au niveau supérieur. Ils sont notamment connus pour avoir demandé à leurs éventuels futurs labels s’ils étaient prêts à limiter leurs albums à 500 000 exemplaires en cas de succès. Ils sont également connus pour ne pas avoir voulu parler à la presse grand public et ne pas avoir voulu faire de clips. Ils avaient un seul et unique type de T-shirt (bizarre et avec beaucoup de texte dessus) qui finira par être rapidement abandonné. Pour le groupe, tout doit tourner autour d'une combinaison simple mas exaltante : leur musique, et leur flamboyance.

Jonathan Fire*Eater finit tout de même par signer chez DreamWorks Records, à une époque où le label est une toute nouvelle filiale pleine de ressources au sein de la compagnie de films et de télévision du même nom. Ils enregistrent alors leur second album (même si on peut considérer que leur premier album, éponyme, n’a pas vraiment existé vu sa très faible distribution) avec un budget cette fois conséquent, permettant à la hype qui les entoure de passer à la vitesse supérieure. Mais l’album Wolf Songs for Lambs sorti fin 1997 n’a qu’un effet mitigé, l’album n’étant pas particulièrement bien accueilli par la critique et les fans. Vendu à seulement 10 000 exemplaires, c'est pourtant un disque magistral et parfaitement élaboré, mais qui manque d’un vrai single susceptible d’intéresser le reste de la population. Jonathan Fire*Eater a fait un disque sous ses propres conditions, seulement le public n'était pas près à les suivre. Moins d’un an plus tard, ils étaient finis, plus qu’une simple note de bas de page ou peut-être un cas d'école pour certains ; un groupe important et formateur pour une toute petite sous-partie du monde du rock.

Trois membres sur les cinq du groupe quittent alors l’aventure pour former les Walkmen, et font appel à Hamilton Leithauser, le cousin de Walter Martin, au micro. La trajectoire de ce groupe ressemble d’ailleurs beaucoup plus à ce que Jonathan Fire*Eater visait à ses débuts : un développement plus lent, plusieurs albums solides… autrement dit une carrière. Les Walkmen restent ensemble pendant 14 ans et se montrent surtout enclins, eux, à rentrer dans le jeu de la musique grand public : le single « The Rat » est un immense succès et ils apparaissent dans des bandes originales de films ainsi que dans quelques publicités. Ils finissent par se séparer en bons termes tout en laissant la porte ouverte à un éventuel nouvel album – absolument tout l’inverse de leur groupe précédent.

Stewart Lupton, lui, ne s’en tire pas aussi bien. Il retourne vivre chez ses parents après la séparation de JFE et reprend le chemin des cours. Il étudie la poésie (il en écrit aussi d’ailleurs), et réapparait de temps à autre à travers quelques projets musicaux. Il sort un très bon EP en 2006 au sein d’un groupe appelé les Child Ballads, mais qui ne débouchera sur rien d’autre. Un autre projet, les Beatin’s, donne lieu à un EP qui inclut également certains de ses poèmes, avant de disparaitre aussi. Il se produit aussi occasionnellement sur scène ; je me souviens de cette fois où je l'ai vu à South By Southwest lors d'un concert pas loin du désastre total.

D’autres éléments laissaient poindre ses problèmes sous-jacents. Sur Facebook, il passait la plupart de son temps à poster des liens vers des chansons et des œuvres artistiques qu’il aimait ainsi que ses propres poèmes. Mais de temps à autre il lui arrivait de partager des choses plus sombres, avec notamment un pic en 2012, à travers des messages dans lesquels expliquait que son esprit était manipulé. On pouvait y déceler une certaine paranoïa, déclarant aussi qu’il était suivi et avait été empoisonné. Dans des interviews, il déclarait avoir laissé tomber la drogue à de nombreuses reprises, notamment pendant l’écriture et l’enregistrement de Wolf Songs (« J’ai écrit une bonne partie de Wolf Songs For Lambs alors que je redevenais clean. J’étais resté clean pendant un moment. C’était compliqué de vivre à New York donc on est allé en Caroline du Nord, où l’environnement était sain et peu propice à l’usage de drogues », confiait-il au site Please Kill Me). Il s’est aussi moqué – à moitié pour rigoler, mais à l’évidence à moitié sérieusement aussi – des Walkmen au cours de plusieurs interviews, amer vis-à-vis du succès du groupe (« Je suis jaloux de leur argent, rien d’autre », disait-il en 2007. « Je pourrais faire ce qu’ils font les yeux fermés. »).

Dans cette même interview de 2015 avec Please Kill Me, Stewart Lupton détaillait une horrible tentative de suicide l’ayant conduit vers une nouvelle période de sobriété. Il a déclaré s’être perforé un poumon et s’être brisé 24 côtes – autrement dit toutes ses côtes – en sautant du haut d’un pont à Washington. Ses statuts Facebook étaient devenus moins bizarres après ça et donnaient souvent lieu à de nombreux messages de soutien de la part des amis et de la famille – même si dans un de ces statuts datant de l’an dernier il demandait si quelqu’un dans son entourage était « impliqué dans des cas de voix dans leur tête ». Il est mort le dimanche 27 mai dernier. La cause du décès n'a pas été divulguée.

Son ancien compère Walter Martin a partagé un hommage sur Facebook deux jours après, dont voici un extrait : « Les poèmes de Stewart provoquaient chez les gens le même effet sur eux qu’une magnifique œuvre d’art, une superbe chanson ou les plus belles paroles jamais écrites. Cette espèce de beauté surnaturelle et cette espèce de sensation que vous éprouvez quand vous êtes face à quelque chose de magique et de réel. »

C’est une histoire difficile qui se conclut sur une terrible fin, et dont les instants de beauté et de triomphe ont, espérons-le, atténué une partie de la douleur. Peut-être que Stewart Lupton et son groupe sont destinés à ne rester qu’un simple détail sans grande importance dans l’histoire du rock, mais pourquoi serions-nous obligés de prendre du recul alors qu’il existe des choses bien plus précieuses dans les marges et les interstices ? Ses chansons, et celles de son groupe, étaient pleines de détails sur les merveilleux weirdos qui n'existent qu'en périphérie. Il y a une certaine poésie dans le fait de penser que c’est là-bas que les gens devront se rendre pour y trouver Stewart Lupton et Jonathan Fire*Eater.

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.

Josh Modell est sur Noisey.