Atonal, on est pas mal

5 soirs de déluge industriel au Berlin Atonal, des soporifiques Death In Vegas aux mystérieux ∑, en passant par la fracassante collaboration entre Orphx et JK Flesh.

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12 septembre 2016, 3:26pm


Photo - Camille Blake

Sombre monolithe dressé dans la jungle estivale des festivals, Berlin Atonal n’est pas exactement le temple du fun. Observer la faune qui le fréquente est d’ailleurs assez révélateur, la grande majorité des participants (environ 95,8 % selon une rigoureuse enquête statistique menée par nos soins) portant des habits qui déclinent toutes les nuances de noir et de gris. Si l’ambiance ne prête pas forcément à la rigolade (mais la vie elle-même est-elle une partie de rigolade ? vous avez trois heures), Berlin Atonal n’en offre pas moins des moments d’intense jubilation – et de ceux qui vous marquent pour longtemps.

À l’origine, dans le Berlin supposément blafard des années 80, le festival crépitait au son de la musique industrielle, du post-punk, de la cold-wave et autres joyeusetés apparentées. Un peu après la chute du Mur, en 1990, il s’est arrêté pour mieux redémarrer en 2013, en se réorientant vers l’électro, l’ambient et la techno sans rien perdre de son penchant pour l’industriel – bien au contraire. Imposant au point d’être presque écrasant, le bâtiment – une ancienne centrale électrique – dans lequel se déroule désormais le festival apparaît en effet comme un parangon de design industriel.


Photo - Camille Blake


Photo - Camille Blake


Photo - Helge Mundt

Construite au début des années 60 et située à l’époque côté Est, la centrale électrique s’est muée aujourd’hui en cathédrale électronique, se divisant en trois parties : la Kraftwerk, immense enceinte de béton qui constitue le cœur battant d’Atonal, le Tresor, antre techno mythique de Berlin, et le Ohm, épatant petit club offrant une alternative parfaite aux deux autres espaces. Planquée à l’étage de la Kraftwerk et baptisée Schaltzentrale, une nouvelle petite salle s’ajoutait cette année, en forme de salle de contrôle rétro-futuriste, dont tout un pan était garni de synthés modulaires mis en branle par différents opérateurs/musiciens : un chill-out idéal.

Les festivaliers pouvaient ainsi déambuler d’un lieu à l’autre durant 5 (oui, cinq) soirs consécutifs, de 18h jusqu’au petit matin, en évitant si possible de percuter les installations artistiques disséminées dans la Kraftwerk – par exemple, Common Areas, dispositif vidéo au doux parfum vintage de Sabrina Ratté, et Four Pillars, films 16mm sous forte influence psychédélique de Rose Kallal, projetés en boucle au sous-sol. De fait, Berlin Atonal accorde une place de première importance aux arts visuels et aux rapports entre images/lumières et sons/musiques. D’où les diverses installations et projections ainsi que la part très importante de live audiovisuels dans la programmation.


Photo - Camille Blake


Photo - Helge Mundt


Photo - Camille Blake

Parmi les live audiovisuels de cette édition 2016, celui de Mika Vainio et Daniel Pflumm, très attendu, a plutôt déçu : en dépit d’une indéniable intensité, il a paru trop prévisible, et même presque convenu, d’autant plus qu’il s’inscrivait dans un registre – entre dark ambient et proto-techno indus - hyper fréquenté durant Atonal. Epurée à l’extrême, la prestation de ∑ – mystérieuse entité berlinoise, incarnée ce soir-là sur scène par un grand blondinet, les yeux rivés sur son laptop – a fait bien meilleure impression, les oscillations musicales (entre electronica, ambient et techno minimaliste à la Plastikman) s’accordant impeccablement aux ondulations graphiques. Accompagné de visuels inspirés du cinéma expérimental, l’ambient planant d’Imaginary Softwoods – alias John Elliott, moitié de l’excellent duo Outer Space – a également trouvé une belle résonance sous le (très) haut plafond de béton de la Kraftwerk.

Se détache encore Telluric Lines, le (bien nommé) projet porté conjointement par le musicien argentin Jonas Kopp et l’artiste multimédia autrichien Rainer Kohlberger, l’ardent magma musical du premier se fondant à merveille dans l’effervescent torrent visuel du second pour générer une expérience particulièrement secouante. Plus secouante encore s’est avérée l’expérience proposée en commun par Orphx, excellent duo canadien au long cours, et JK Flesh, dernier projet en date du (vigoureux) vétéran anglais Justin Broadrick : une heure de sensationnel déluge industriel, entre ambient et techno. Dans les moments les plus fracassants (soit une bonne moitié du live), en faisant abstraction des visuels sans grand relief, on pouvait voir (enfin) s’écrouler le vieux monde, précipité dans un abîme définitif par ces trois cavaliers de l’Apocalypse.


Photo - Camille Blake


Photo - Helge Mundt


Photo - Camille Blake

Tête d’affiche de ce Atonal 2016, Death In Vegas a, en revanche, livré une performance faiblarde. Si le nouvel album est inégal, il contient tout de même quelques très bons morceaux prenant de l’ampleur sur la durée. On n’en dira pas autant du live, qui n’a jamais décollé, entre ambient terne et acid mollasse. Complètement centré sur Sasha Grey (ben voyons), l’accompagnement vidéo d’une rare indigence a rendu la chose vraiment très difficile à supporter…

Sur le versant clubbing du festival, partagé entre le Tresor et le Ohm, on a aussi relevé de fortes trépidations. Citons notamment l’excellent live – orienté dubstep/bass music – de l’Anglais Imaginary Forces, le DJ-set – tendance électro déstructurée – du prometteur jeune Français Simo Cell ou encore le DJ-set – entre house et techno – de l’Allemande Lena Willikens, dont la cote ne cesse de monter (on comprend pourquoi). Quant au jeune Américain Alvin Aronson, il a littéralement renversé le dancefloor du Globus (la salle principale du Tresor) en balançant un DJ-set techno ultra sec et percutant. Voilà un garçon, par ailleurs producteur (il a déjà sorti deux maxis, dont un sur White Material, le label de DJ Richard), qu’il va s’agir de suivre de très près.


Photo - Camille Blake


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